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    Les Filles du Roy (3) - Les mères de la nation?

    La Maison Saint-Gabriel consacre actuellement une exposition à l'histoire des Filles du Roy.
    Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir La Maison Saint-Gabriel consacre actuellement une exposition à l'histoire des Filles du Roy.
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    Il y a 350 ans, le premier contingent des Filles du Roy débarquait à Québec. Ces 800 filles, qui arriveront en une décennie à peine, marqueront de leur empreinte indélébile le destin du Québec. Dernier d’une série de trois articles retraçant leur périple.

     

     

    «Il faudrait les nommer toutes, à haute voix, les appeler par leur nom, face au fleuve d’où elles sont sorties au dix-septième siècle, pour nous mettre au monde et tout le pays avec nous. » C’est ainsi que la romancière Anne Hébert évoque l’arrivée des Filles du Roy dans un roman écrit en 1988. Le premier jardin (Boréal) raconte l’histoire d’une comédienne québécoise vivant à Paris revenue au pays jouer une pièce de Beckett. À mesure qu’elle arpente les rues de Québec surgissent les fantômes des Filles du Roy. Comme si la vision qu’Anne Hébert avait du Québec était inséparable du destin de ces femmes venues mettre au monde un pays.

     

    « Anne Hébert rend hommage à ces femmes, dit Florence Davaille, de l’Université de Rouen. Elle en offre une vision sensuelle, mais souvent ambiguë. Une vision féministe qui montre aussi leur caractère tragique et illustre la destinée amène de ces filles. »

     

    Pour Maud Sirois-Belle, auteure de plusieurs articles sur les Filles du Roy, il ne fait pas de doute que ces femmes sont les « mères de la nation » et qu’elles méritent toute notre reconnaissance. C’est pourquoi cette Québécoise qui habite Paris fut, avec quelques autres, à l’origine des commémorations actuelles. « Les Filles du Roy représentent la moitié des femmes venues s’établir entre 1608 et 1760. Quand meurt la dernière, le Canada a retrouvé son équilibre démographique. » Lorsqu’on connaît la suite : la perte de l’Acadie en 1715, la Conquête en 1760 et le projet d’assimilation de lord Durham, il apparaît évident que le Canada français n’aurait jamais survécu sans elles.

     

    Mais Maud Sirois-Belle veut voir dans l’empreinte laissée par ces femmes plus qu’une victoire démographique. « Ces femmes étaient tenaces et courageuses,dit-elle. On avait choisi les plus fortes. Elles ont marqué les mentalités et la conscience collective. Si les femmes québécoises ont beaucoup de caractère, c’est probablement en partie à elles qu’on le doit. »

     

    Des femmes libres ?

     

    En bon démographe, Yves Landry est plus dubitatif et hésite à qualifier de « mères de la nation » des femmes qui ne savaient pas dans quel pays elles arrivaient. « C’est la mode des Filles du Roy, et l’on a parfois tendance à en faire des héroïnes féministes qui auraient toutes les vertus, y compris celle de rétablir l’équilibre démographique en vingt ans à peine. C’est faux, pour cela, il faudra attendre la fin du XVIIe siècle. »

     

    Mais l’historien reconnaît que la situation exceptionnelle de ces femmes a certainement pu marquer l’identité québécoise. « Ces femmes avaient le choix de leur mari. Elles avaient beaucoup plus de pouvoir qu’en France, où le mariage était souvent arrangé - même si la liberté était plus grande dans les milieux populaires. Ici, ces femmes décidaient sans la pression familiale. C’est même elles qui avaient le gros bout du bâton. On pourrait donc y voir une des sources d’un certain matriarcat québécois. »

     

    Fortes de leur petit nombre, les Filles du Roy n’hésitent pas à rompre leur contrat de mariage dans 11 % des cas. C’est beaucoup plus qu’en France. S’ajoute à cette position de force le fait que les hommes de la colonie sont souvent absents. « Elles se retrouvaient souvent seules au milieu de la nature. Il fallait du caractère pour affronter ces conditions », dit Maud Sirois-Belle. Anne Hébert nous en donne d’ailleurs une idée lorsqu’elle raconte l’histoire de Marie Chanvreux, morte le premier hiver dans « cette beauté blanche qui fascine et qui tue ».

     

    Yves Landry attribue aussi en partie à ces Filles du Roy le brassage social qui caractérise le Québec. « À l’époque, il y a très peu d’endogamie. On se marie presque avec le premier venu. Des nobles épousent des roturières. » Ainsi, Marie-Claude Chamois, fille d’un secrétaire du roi, épouse-t-elle un simple coureur des bois, François Frigon. Ce dernier ne lui léguera d’ailleurs que des dettes. Si, au Québec, les différences de classes sont peu marquées, on le devrait donc au brassage social que provoque, notamment, l’arrivée des Filles du Roy.

     

    « Les sortir des statistiques »

     

    Pour l’historien français Didier Poton, il ne fait pas de doute que sans elles, le Québec français ne serait plus là. Cet effort royal sera pourtant bref. Au bout de dix ans, il s’arrête, et la colonie doit à nouveau compter sur ses propres moyens. « Dès 1673, la métropole n’envoie plus de Filles du Roy. Il y a des raisons budgétaires à cela, mais c’est surtout à cause de la guerre avec la Hollande. Il faut protéger la frontière nord et la Manche. C’est sur le continent que la France concentre ses forces et que se jouera le sort de la colonie. »

     

    Mais, l’héritage des Filles du Roy n’est peut-être pas que positif. Dans Les Filles du Roy au XVIIe siècle (Leméac), Yves Landry montre que seulement le tiers des Filles du Roy savaient signer leur nom. Si l’on considère qu’elles venaient des villes où l’alphabétisation était déjà répandue, cela « témoigne d’une pauvreté culturelle propre aux couches les plus démunies de la société », écrit Landry.

     

    Pour Maud Sirois-Belle, il reste encore beaucoup à apprendre sur ces filles. « Il faut les sortir des statistiques, raconter leur histoire, faire de l’histoire comparée et voir ce qu’elle nous raconte. » Irène Belleau, présidente de la Société d’histoire des Filles du Roy, propose d’ailleurs la création d’un fonds commun d’archives entre la France et le Québec sur les Filles du Roy.

     

    Au-delà de la vérité historique, les Filles du Roy ont créé un mythe que chaque génération réinterprète à sa façon. Trois cents ans après Lahontan, cent ans après le journaliste Joseph-Edmond Roy, qui en fit des modèles de vertu, Anne Hébert transforma les Filles du Roy en égéries féministes. Elle décrivit avec finesse ces filles qui « se pressent sur le pont, les unes contre les autres, comme un bouquet qu’on a ficelé trop serré ». Ou encore ces « jeunes corps voués sans réserve à l’homme, au travail et à la maternité ». Reprenant une lecture nationaliste, elle raconte leur départ « sur un grand voilier, traversant l’océan, durant de longs mois, pour venir vers nous qui n’existions pas encore, pour nous sortir du néant et de l’odeur de la terre en friche ».

     

    Signe que le mythe n’est pas mort et qu’il a peut-être encore beaucoup à nous apprendre.

     

    Combien de protestantes parmi les Filles du Roy ?

     


    À chaque époque ses Filles du Roy ! Après en avoir fait des égéries féministes, certains ont cru y découvrir un grand nombre de protestantes fuyant les persécutions. Pourtant, un relevé minutieux ne permet d’identifier qu’une douzaine de protestantes parmi les 800 Filles du Roy, la plupart venues de La Rochelle.

     

    On sait que le roi interdisait aux protestants de s’installer en Nouvelle-France, même s’ils pouvaient y commercer durant la belle saison. Malgré l’interdiction, on évalue qu’ils étaient tout de même 300 dans la colonie, soit 10 % de la population. « Comme les congrégations catholiques recueillaient les enfants protestants pour les convertir, il n’est pas impossible que certains se soient glissés parmi les Filles du Roy », dit Didier Poton. Surtout qu’en 1662, 1600 protestants furent expulsés de La Rochelle, certaines familles étant obligées d’abandonner leurs enfants.

     

    L’historien britannique Philip Lawson a émis l’hypothèse que les Filles du Roy avaient permis à certaines congrégations de se « débarrasser » de ces enfants.

     

    Une hypothèse à laquelle Didier Poton ne croit pas beaucoup, puisque les protestants ne s’exileront véritablement que vingt ans plus tard, à partir de la révocation de l’édit de Nantes en 1685. Selon lui, « il se peut qu’il y ait eu un peu plus de protestants en Nouvelle-France qu’on le croyait jusqu’à maintenant. Peut-être une trentaine de Filles du Roy tout au plus. Ce qui ferait 5 %, la même proportion de protestants qu’en France ! »

     

    Par contre, ces filles auraient pu épouser les protestants qui contrôlaient le circuit commercial qui allait des armateurs de La Rochelle aux coureurs des bois qui commerçaient avec les Indiens. « Il est donc possible que certaines se soient retrouvées loin des grands centres,dit Didier Poton. Là où elles pouvaient se faire plus discrètes et préserver leur foi. »

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    Ce texte a été modifié après publication.













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