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    Point chaud - Le cri du coeur d’un chef atikamekw

    «Arrêtons de faire le mort. Il faut se lever», dit Paul-Émile Ottawa

    Le chef Paul-Émile Ottawa, du Conseil atikamekw de Manawan
    Photo : Jean-François Nadeau - Le Devoir Le chef Paul-Émile Ottawa, du Conseil atikamekw de Manawan

    « Même si les gens me disent que ça a toujours été ainsi, que c’est une tradition, ce n’est pas une raison suffisante pour que ça reste comme ça. Il faut forcer le changement ! » Paul-Émile Ottawa, le chef de bande du Conseil atikamekw de Manawan depuis 1999, propose aux siens de changer, mais de « changer sans brusquer ».

     

    « Je suis devenu chef en même temps qu’on changeait de siècle et de millénaire. Il est normal que ça paraisse un peu dans ce que je dis, dans ce que je propose de faire ! »

     

    Paul-Émile Ottawa parle. Il parle français, sa deuxième langue. Quelqu’un a-t-il déjà souligné à quel point il s’exprime admirablement en comparaison de nombre de ministres de Québec ou du fédéral ?

     

    Depuis un bon moment, Paul-Émile Ottawa est un de ceux qui se trouvent à la tête d’un mouvement de renaissance atikamekw. Il parle volontiers de « virages », de « cogestion », de « société responsable », de « refonte d’une existence ».

     

    « On nous a enfermés ici, au bout d’une route qui ne débouche sur rien. Il n’y a pas d’économie ici, pas d’usine, pas de commerces… Une abomination, une aberration ! Mais nous voulons vivre… On a hâte que le gouvernement mette quelqu’un de sérieux pour discuter et voir à régler avec nous la situation. »

     

    Paul-Émile Ottawa en appelle à un réveil. L’avenir risque d’être pire encore si on ne fait rien, plaide-t-il. « Si nous ne faisons rien pour les nôtres, nos enfants et nos petits-enfants nous diront peut-être que c’est de notre faute, ce qui nous est arrivé. »

     

    « Il faut que nous apprenions que la réussite, nous en sommes aussi capables. Malgré un taux de décrochage très élevé, nous avons tout de même désormais des jeunes qui vont au cégep, à l’université. Ce n’est pas facile. L’adaptation aux études supérieures n’est pas évidente. Certains ont des chocs. Mais ça vient… Certains y parviennent. À Manawan, on a désormais des diplômés. »

     

    Il y a un peu plus d’un an, les communautés atikamekws de Manawan, Wemotaci et Obedjiwan ont exercé des moyens de pression pour mettre au jour les piètres conditions de vie qui sont les leurs. Plusieurs décisions, notent-elles, continuent d’être prises à l’encontre de leurs intérêts les plus élémentaires. Les coupes forestières sans cogestion, les redevances injustes, les développements hydroélectriques discutables, l’implication réduite des Amérindiens au sein de l’économie locale, tout cela a contribué à accentuer le ras-le-bol des Atikamekws.

     

    Une proposition d’entente avec le gouvernement québécois tarde toujours. « Une fois de plus, Québec vient de demander un délai », explique Paul-Émile Ottawa. « Et une fois de plus, pour démontrer sa bonne foi, le peuple atikamekw accepte d’attendre. Encore. »

     

    Mais ce n’est pas à travers une simple attente gouvernementale que le chef envisage la renaissance atikamekw. Il veut discuter au sein d’une commission de réflexion visant à établir des perspectives de refonte.

     

    « Arrêtons de faire le mort. Il faut se lever. N’attendons pas après le gouvernement. Les erreurs appartiennent au passé. Là, on doit choisir nos moyens pour l’avenir. »

     

    Provoquer les changements

     

    Il faut, croit-il, provoquer des changements structurels. Par où commencer ? Les exemples ne manquent pas. Les aînés de Manawan, explique-t-il, vont mourir loin des leurs, dans des maisons d’hébergement loin de la réserve. « Les aînés sont placés dans des établissements où ils ne comprennent même pas la langue. Il y a quelque chose de violent dans cette réalité. Il faut trouver un moyen d’avoir un lieu où les aînés pourront continuer de vivre dans leur communauté. C’est urgent. »

     

    Même la mort doit changer, plaide-t-il. Les rites funéraires sont à revoir. « On veille nos morts pendant trois jours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à la maison. Il y a des fleurs, des décorations partout, tout le monde pleure. Les gens viennent voir le défunt, jour et nuit. La famille n’en peut plus et étouffe avec ça. »

     

    Selon le chef, cette façon de faire a des effets pervers. « Il y a trois ou quatre ans, on a eu quatre ou cinq suicides en quelques mois seulement. Je ne pense pas que ce soit étranger à la façon dont on s’occupe de nos morts. Je ne dis pas que ce soit la seule cause, bien sûr, mais ça a sans doute un lien. Lorsqu’une de mes cousines s’est suicidée, il y a un jeune homme qui est venu la voir. Il a vu tout ce qu’on faisait pour elle. Il a trouvé ça beau, toute cette attention qu’on lui portait. Et il s’est dit qu’il voudrait bien qu’on lui consacre autant d’attention. Le soir même de sa visite, il s’est suicidé à son tour ! »

     

    Les Atikamekws doivent eux aussi avoir des salons funéraires ouverts à des heures précises, avec une mise à distance de la mort, croit Paul-Émile Ottawa. « Pourquoi ne pas changer ça ? On est rendus là. Ce n’est pas un bon motif de dire que c’est toujours ainsi pour que ça ne change pas. Ce sont des choses que l’on voulait changer avec une commission consultative. Bien sûr que les gouvernements sont coupables de ce qui nous est arrivé ! Mais là, on doit surtout choisir les moyens de notre avenir ensemble. »

     

    Les cicatrices

     

    Heureux d’abandonner la tonte de son gazon pour discuter autour d’une table de jardin, le chef du Conseil de bande parle d’hier et d’aujourd’hui. Il ne sait que trop bien le sort qui a été réservé aux siens par les compagnies forestières, par le comptoir d’exploitation de la Hudson Bay Company, par tous les magnats de l’électricité qui ont inondé les terres des siens, souvent sans même prévenir.

     

    Il a connu sa part de drames. « J’étais de la cohorte des pensionnats. J’ai été envoyé en Abitibi puis au Lac-Saint-Jean. Il est clair qu’il y avait une volonté de nous acculturer. Il y a eu à notre endroit une tentative d’extermination. »

     

    À Manawan comme dans les autres réserves, pratiquement personne n’est propriétaire de sa maison. « Tout le monde est locataire à vie chez eux ! Moi-même, je suis locataire. Dans cinquante ans, je vais payer encore. C’est très difficile d’être propriétaire parce qu’il faut que le conseil de bande endosse les prêts devant une institution financière. La loi n’a pas été faite pour que nous puissions acquérir. Moi, je vais finir par payer la valeur de ma maison deux ou trois fois, sans jamais être propriétaire. »

     

    Paul-Émile Ottawa espère beaucoup d’une éventuelle union plus solide des siens au sein du Conseil de la nation atikamekw. En juin dernier, en raison de tensions internes, Eva Ottawa a démissionné de ses fonctions de représentante des communautés de Manawan, Wemotaci et Obedjiwan. Les discussions sont pour l’instant au beau fixe. Et le gouvernement de Québec a demandé une fois de plus le report des discussions, observe à regret le chef du conseil de bande, élu au suffrage universel.

     
     
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