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    Point chaud - «Les vrais héros, ce ne sont pas des gens comme moi»

    La nouvelle présidente de Médecins sans frontières, la Québécoise Joanne Liu, veut s’employer à combattre l’indifférence

    La Dre Joanne Liu, de l’hôpital Sainte-Justine, nouvelle présidente du conseil international de Médecins sans frontières
    Photo: François Pesant - Le Devoir La Dre Joanne Liu, de l’hôpital Sainte-Justine, nouvelle présidente du conseil international de Médecins sans frontières
    Joanne Liu en cinq dates

    11 avril 1965 : Naissance à Québec
    1978 : Lecture du livre Et la paix dans le monde, Docteur ?
    Juin 1996 : Fin de son fellowship en urgence pédiatrique à New York
    Octobre 1996 : Première mission comme médecin dans un camp de réfugiés en Mauritanie
    Automne 2013 : Entrée en fonction comme présidente de Médecins sans frontières

    On a tort de considérer comme des héros les médecins qui travaillent en zones de conflits, estime la nouvelle dirigeante de Médecins sans frontières (MSF), la Québécoise Joanne Liu, de l’hôpital Sainte-Justine. Le véritable courage est ailleurs, selon elle, mais il ne nous intéresse pas assez.

     

    La médecin de 48 ans réprime une pointe d’exaspération quand on lui demande pourquoi elle a dû dormir bottes aux pieds dans le Nord-Kivu. Elle avait peur des cambrioleurs et gardait près d’elle un baluchon pour pouvoir s’enfuir rapidement.

     

    « Les vrais héros, ce ne sont pas des gens comme moi qui vont passer quelques semaines ou quelques mois dans ces contextes-là. C’est le Syrien qui vit sous les bombes depuis deux ans. La mère somalienne qui a marché trois semaines avec son enfant sur le dos et un sac sur la tête pour se rendre à la clinique. »

     

    À titre de présidente de MSF, Mme Liu aura notamment pour rôle de parler de ces patients-là, de convaincre donateurs et bailleurs de fonds de ne pas les abandonner.

     

    Certes, il y a la question de l’accès aux médicaments, l’amélioration des soins intensifs en zones difficiles, le recours étendu à la télémédecine… Mais au-delà des soins, c’est une lutte contre l’indifférence qu’elle mènera.

     

    « Je crois qu’aujourd’hui, dans un monde où tout est interdépendant, ne pas comprendre ce qui se passe dans un coin de la planète, c’est un peu manquer à notre devoir de citoyen du monde », dit-elle d’un ton calme qui n’a rien de dénonciateur. Comme si elle énonçait un simple fait.

     

    « Le conflit en Syrie n’a pas l’attention qu’il mérite », dit-elle. « C’est une des grandes crises, et personne ne se bouscule au portillon pour y trouver une solution politique. Il y a un vrai décalage entre les besoins et l’aide. Il y a à peu près cinq millions de déplacés à l’intérieur en plus du 1,5 million de réfugiés à l’extérieur. »

     

    Et c’est encore pire en République démocratique du Congo (RDC). « La guerre civile dans le Kivu a [entraîné] cinq millions de décès dont on n’entend jamais parler. […] C’est sûr qu’il y a des situations qui suscitent plus de sympathie comme les catastrophes naturelles. On l’a vu avec le tsunami, Haïti… »

     

    Mais la Dre Liu ne carbure pas à l’indignation. Là comme ailleurs, elle aborde les choses de façon pragmatique et rationnelle. « Ce sont des conflits qui durent dans le temps. Ça suscite peu d’empathie parce que c’est difficile à comprendre. Je suis allée en RDC une demi-douzaine de fois, j’ai été directrice de programme là-bas, c’est quelque chose qui me tient à coeur et je lis là-dessus. Malgré tout, c’est encore un défi pour moi d’expliquer ce qui se passe là-bas. »

     

    Joanne Liu est née à Québec en 1965 dans une famille d’immigrés chinois. Ses parents ont créé l’un des premiers restaurants chinois du Québec, le China Garden.

     

    Elle rêve de son métier depuis l’âge de 13 ans. Adolescente, elle a lu le livre Et la paix dans le monde, Docteur ?, un compte rendu du quotidien d’un médecin sans frontières.

     

    « Ça m’a fait super triper et c’est resté avec moi », dit-elle. « Personne de mon entourage ne voyage. » Au point de peiner encore à suivre le fil de son parcours, d’ailleurs. « [Mes parents] trouvent ça hallucinant. Même que des fois, quand je pars pour de petits voyages, je ne le leur dis pas. Ils s’inquiètent pour rien, j’ai le temps de revenir ! »

     

    Quand même : faut-il aimer le risque pour faire ce métier ? « Non, c’est un mal nécessaire pour pouvoir faire ce qu’on a envie de faire. » Récemment, deux travailleuses espagnoles de MSF ont été libérées après… 644 jours de détention en Somalie.

     

    Les conditions de travail de l’organisation ne sont plus ce qu’elles étaient. « Avec la polarisation des conflits, c’est plus difficile pour nous d’agir avec la liberté qu’on avait avant. L’immunité du travail humanitaire qu’on avait dans les années 1980 et 1990 n’existe plus. »

     

    Pourquoi ? Ils sont désormais « beaucoup d’acteurs », selon elle, et l’humanitaire est devenu un certain business où toutes les ONG n’ont pas la même capacité « d’apprécier le risque ».

     

    Un besoin de francophones

     

    Médecins sans frontières compte pas moins de 30 000 employés dans 70 pays. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les étrangers constituent une minorité parmi eux (8 %), puisque la plupart sont des travailleurs locaux.

     

    Parmi ces étrangers, 346 sont Canadiens et 128 viennent du Québec. « Les Québécois sont recherchés parce qu’on a besoin de francophones dans les pays africains », explique la porte-parole de MSF-Canada, Claudia Blume.

     

    Avant d’être nommée à la tête de MSF International, Joanne Liu n’a pas chômé. Depuis ses études de médecine, elle a saisi toutes les occasions possibles d’aller faire du terrain, souvent en Afrique. Il y a dix ans déjà, elle dirigeait MSF-Canada et le nombre de ses missions est assez impressionnant : chef de mission en Éthiopie, en RDC, au Nigeria, coordonnatrice médicale en Palestine, en Ouganda, au Soudan, etc.

     

    Lorsqu’on lui demande quelles qualités font les bons médecins sans frontières, sa réponse pourrait s’appliquer à bien d’autres métiers. « De la flexibilité, une grande ouverture d’esprit et je dirais une pointe d’humour. » Pourquoi ? « Ça nous aide à passer à travers les mauvais moments : les passages aux points de contrôles, les contacts avec les autorités. » On comprend que les malentendus et les problèmes de communication sont quotidiens. « Il ne faut surtout pas être susceptible. L’humilité et la modestie, ça ne tue pas son homme. »

     

    Les situations absurdes ne manquent pas, d’ailleurs. Sur son site Internet, elle raconte sa rencontre avec un souverain local au Nigeria. Débarquée dans un village, elle était allée s’enquérir des besoins en matière de médicaments. Or, le roi n’en avait que pour les petites pilules bleues qui donnent de la vigueur aux hommes…

     

    L’absurde, il est aussi dans les allers-retours entre l’Afrique et le Québec. « C’est toujours plus difficile de revenir ici que d’aller sur le terrain. Les urgences ici n’ont rien à voir avec celles des camps somaliens. Il y a beaucoup d’urgences qu’on dit « ressenties ». Chaque fois, je suis complètement déphasée au retour. Je renvoie tout le monde à la maison. »

     

    Mais cela ne la révolte pas pour autant. « Je comprends pourquoi les gens viennent à l’urgence. Ils n’ont pas accès aux soins, il n’y en a pas de clinique après 17 h. Ce n’est pas de leur faute s’ils sont inquiets. Je n’ai pas à juger de l’inquiétude de quelqu’un. »

    ***

    Ce texte a été modifié après publication.

     
     
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