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    Pourquoi la corruption?

    La corruption est un phénomène universel qui n’épargne personne. Mais elle prend inévitablement des formes locales indissociables des traditions et des habitudes de chaque pays. Dans de nombreuses régions du monde, accorder un bakchich n’a rien de répréhensible. C’est même une politesse élémentaire. C’est dire que, dans ce domaine, il faut se garder des absolus.

    C’est ce que m’avait expliqué un jour le politologue Morris Fiorina, de l’Université Stanford. « I like it a little bit corrupted ! »*, aimait-il répéter, sachant bien quel émoi il provoquait ainsi sur de jeunes esprits encore naïfs. En vieux routier, le politologue savait bien que la pureté et la transparence absolues étaient soit un mirage illusoire, soit une forme d’absolutisme moral auquel seuls les Robespierre de ce monde pouvaient se conformer.


    L’actualité récente nous offre quelques exemples croustillants. La corruption n’est pas plus nouvelle en France qu’ailleurs. Les cas de financement occulte des partis politiques émaillent l’histoire des 30 dernières années. On connaît aujourd’hui les libertés que prenait l’ancien président Jacques Chirac avec les fonds publics lorsqu’il était maire de Paris. Ce qui frappe pourtant dans les nouvelles « affaires », c’est la place qu’y occupe l’enrichissement personnel. Ainsi, ce qui étonne le plus chez l’ancien ministre du Budget Jérôme Cahuzac, qui a reconnu détenir un compte en Suisse, ce n’est pas tant les tractations financières auxquelles il s’est livré que l’aplomb et la froideur avec lesquels il a prétendu jusqu’à la fin être à l’abri de tous soupçons. Comme s’il avait fini par se convaincre lui-même de sa plus totale impunité.


    De Chirac à Cahuzac, l’époque n’est plus la même. Ce dernier passera à l’histoire comme le symbole inégalé de cette « gauche caviar » apparue dans les années 1980 sous François Mitterrand et qui, sous le prétexte de développer un nouveau rapport à l’argent, finira par s’y soumettre. Il en va de même de l’homme d’affaires Bernard Tapie, que l’on soupçonne d’avoir manigancé avec Nicolas Sarkozy un faux arbitrage afin de se faire attribuer la jolie somme de 400 millions d’euros. Difficile de comprendre les causes de cette « nouvelle » corruption hexagonale sans rappeler la volonté des socialistes de rompre avec la mauvaise conscience qu’ils ont longtemps entretenue face à l’argent. Mission accomplie !


    ***


    Au-delà des poncifs sur les côtés sombres de l’âme humaine, la « nouvelle » corruption québécoise a elle aussi des causes spécifiques. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la corruption a de vieilles racines au Québec. Toute l’histoire de la domination britannique au Canada, puis de celle du Canada au Québec, est largement fondée sur un régime complexe et raffiné de nominations partisanes érigé en système. Le premier ministre canadien jouit à ce titre de privilèges monarchiques généralement inconnus dans les autres démocraties. Montréal a aussi été une capitale de la corruption pendant la dernière guerre et jusque dans les années 1950. Bref, nous ne sommes pas nés dans l’eau bénite.


    Pourtant, la corruption actuelle s’explique par d’autres facteurs dont on tente souvent de détourner les yeux. Comment croire que ce lent délitement de la chose publique n’est pas lié directement à l’échec du référendum de 1995 ? La victoire du Non a signifié l’échec du mouvement d’émancipation qui avait animé la vie politique québécoise depuis la Révolution tranquille. Non seulement le mouvement souverainiste a-t-il connu en 1995 son second revers en 15 ans, avec les conséquences que l’on sait, mais le nationalisme réformiste des Lesage, Ryan et Bourassa est alors totalement disparu de la scène politique québécoise.


    Comment se surprendre que l’échec radical des deux grands courants politiques qui avaient porté les aspirations du Québec depuis plus d’un demi-siècle ait créé un gigantesque vide politique ? Un vide que les affairistes se sont évidemment empressés de combler ! Du jour au lendemain, toute une génération a quitté la scène, emportant avec elle ses idéaux politiques et ouvrant toute grande la porte à une nouvelle classe de politiciens qui, au lieu de penser la politique, se voulaient de simples gestionnaires.


    La seconde cause, nous la partageons avec de nombreux pays. C’est cette idée saugrenue selon laquelle l’État doit fonctionner comme une entreprise privée. Comment s’étonner alors que nos fonctionnaires acceptent des billets de spectacles ou un voyage au soleil ? Rien de cela n’est interdit dans le privé. Spécialiste de la mafia italienne, l’historien Jacques de Saint-Victor m’expliquait récemment qu’il ne suffisait pas d’avoir de bons policiers pour attraper les corrompus. Il fallait aussi de bons contrôleurs fiscaux, des urbanistes rigoureux et des inspecteurs compétents qui surveillent aussi bien la qualité des aliments que celle des transactions financières.


    Au Québec, l’actuel délitement de la chose publique a des causes politiques profondes. Il ne suffira pas de quelques condamnations et d’une petite campagne de moralité publique pour en venir à bout.


    *«Je préfère un peu de corruption. »

     
     
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