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    Fabulations autour de Simone de Beauvoir et de la prostitution

    19 juin 2013 16h08 | Emma Lévesque, chercheuse | Actualités en société
    Le «Devoir de philo» de la fin de semaine dernière (15-16 juin) traitait de la philosophie de Simone de Beauvoir, ou du moins de ce qu’elle aurait pu dire des lois canadiennes sur la prostitution. L’auteure, Viviane Namaste, professeure titulaire à l’Institut Simone de Beauvoir, y avançait que la féministe française «refuserait la position abolitionniste féministe sur la prostitution. Au contraire, elle revendiquerait le droit des femmes à travailler en toute liberté.»

    Pour affirmer que Simone de Beauvoir n’était pas abolitionniste, Viviane Namaste n’a eu d’autre choix que d’évacuer son utopie d’un monde sans prostitution. Dans Le deuxième sexe, de Beauvoir explique que «[p]our que la prostitution disparaisse il faudrait deux conditions: qu’un métier décent fût assuré à toutes les femmes ; que les mœurs n’opposent aucun obstacle à la liberté de l’amour.» En conclusion, de Beauvoir ajoute que dans un «monde où les hommes et les femmes seraient égaux […] la liberté érotique serait admise par les mœurs, mais l’acte sexuel ne serait plus considéré comme un “service” qui se rémunère». Bref, de Beauvoir était abolitionniste.

    Il serait aisé de poursuivre la déconstruction des propos de Viviane Namaste, qui n’est certes pas la première intellectuelle à «tordre» les thèses d’une auteure pour appuyer son propre point de vue. En effet, toute démonstration ou argumentation implique un travail de sélection, qui s’opère en fonction de nos hypothèses et de nos biais. Or, ce qui m’intéresse est autrement plus important que de savoir si de Beauvoir peut être présentée comme une simple libérale qui réduisait la liberté au «droit» de travailler. Le problème de fond de ce «Devoir de philo», est qu’il reprend un ensemble de procédés rhétoriques pour décrédibiliser celles et ceux qui aimeraient vivre dans un monde sans exploitation sexuelle. Partageant avec Simone de Beauvoir ce même espoir, je souhaite mettre en lumière trois procédés qui s’imbriquent l’un dans l’autre, soit la désinformation, la récupération et l’euphémisation.

    Créer un ennemi de paille

    D’entrée de jeu, Viviane Namaste fait usage de désinformation en associant la position «dite abolitionniste» à l’«interdiction totale» de la prostitution. Pour que cesse la désinformation, il faut rappeler que bon nombre d’abolitionnistes militent contre la criminalisation des personnes prostituées et s’en prennent plutôt à l’industrie du sexe, c’est-à-dire à ceux qui font de l’argent, beaucoup d’argent, sur le dos des personnes prostituées. S’il en existe peut-être, je n’ai jamais entendu une abolitionniste dire que les femmes n’ont pas «le droit» de se prostituer. Les abolitionnistes s’appuient notamment sur le principe d’égalité, et non pas sur le principe libéral du droit de faire ceci ou cela. Au-delà de la question de la liberté individuelle de se prostituer, les abolitionnistes rappellent que les personnes prostituées sont généralement des femmes, pauvres et même racisées, y compris autochtones.

    Cette désinformation quant à la position abolitionniste a pour effet d’accentuer les clivages entre féministes, qui seraient divisées en deux camps. Selon la professeure, les bonnes féministes seraient solidaires des travailleuses du sexe tandis que les mauvaises féministes seraient contre celles-ci. Si l’on ne considère «la prostitution que sous l’angle de l’exploitation [on] entretient la division – peut-être involontairement, certes – entre les féministes et les travailleuses du sexe.» Transformant ainsi les abolitionnistes en ennemies de paille, la professeure fait l’impasse sur les réels problèmes des prostituées, soit la pauvreté, la toxicomanie, les proxénètes, les hommes violents (et j’en passe). Prétendre que les personnes prostituées forment un camp uni contre les abolitionnistes a également pour conséquence de rendre invisible d’anciennes prostituées militantes abolitionnistes, mais aussi des abolitionnistes filles de prostituées, des parents de femmes autochtones tuées par des «clients», etc. Qui plus est, ce «Devoir de philo» sur Simone de Beauvoir et la prostitution n’évoque pas une seule fois le patriarcat, ce qui est pour le moins surprenant pour une réflexion féministe…

    Le «bon» féminisme (néo)libéral
     
    Après avoir défini le problème, soit le féminisme abolitionniste, la professeure présente le bon féminisme de celles qui «revendiquent les concepts clés d’autonomie corporelle et le droit au libre-choix afin de fonder une position qui défend le droit de pratiquer le travail du sexe.» Viviane Namaste procède ici à une récupération du concept de « libre choix» développé par les féministes au sujet de la maternité, la contraception et l’avortement. Parler ici de «choix» masque le rapport marchand et d’exploitation. En d’autres termes, la récupération du concept de «libre choix» participe du procédé d’euphémisation, puisqu’il masque toute la mécanique de l’industrie du sexe, ainsi que le droit des hommes à vendre et acheter la sexualité des femmes, autant d’enjeux qu’on ne retrouve pas dans la défense du libre choix des femmes en matière de maternité et de contraception.

    Or selon Viviane Namaste, les bonnes féministes devraient faire la promotion de la liberté de commerce, voire de la liberté de s’enrichir sur le dos des autres, ce que font les proxénètes. C’est ici que l’euphémisme des «tierces parties» agit efficacement pour masquer leur rôle, alors que la Cour suprême du Canada doit se prononcer sur les articles de la loi qui interdisent le proxénétisme. Déguiser le loup en grand-mère, n’est-ce pas avantageux si l’on vise à décriminaliser le proxénétisme ? Enfin, j’aimerais rappeler que Simone de Beauvoir interpelait les hommes en leur disant que dans un monde où les femmes seraient libres, «il est certaines manières de vivre l’aventure sexuelle qui seront perdues». Pour atteindre cet idéal, «[p]renons garde que notre manque d’imagination dépeuple toujours l’avenir.»
     
     
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