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    Les nouvelles légendes du Web

    Les phénomènes Internet sont-ils les nouveaux contes de l’ère numérique?

    Les vidéos diffusées sur le Web sont-elles la chasse-galerie des temps modernes?
    Photo: Le Devoir, Illustration Les vidéos diffusées sur le Web sont-elles la chasse-galerie des temps modernes?









    Mythes 2.0: un projet ONF-Le Devoir
    C’est une histoire de palourde royale partie de Montréal qui a fait rire la terre entière. Souvenez-vous : au cœur de l’été 2010, Boucar Diouf et Francis Reddy reçoivent dans la légèreté de leur émission matinale Des kiwis et des hommes le chef montréalais Tri Du pour exposer à leur fidèle auditoire une recette à base de cet étrange mollusque.


    Sushi et exotisme sont au menu, dans la pure tradition des émissions culinaires. Or, un fou rire collectif à la vue du coquillage à la forme phallique suggestive transforme très vite ce segment télévisuel d’à peine 5 minutes en phénomène Web d’envergure internationale. Un chiffre : près de 4 millions d’internautes, ici et ailleurs, l’ont partagé à ce jour, soit 3,95 millions de plus que l’auditoire naturel de ce divertissement matinal estival de la télé d’État.

    Ludique à souhait, avec ses insinuations grivoises jaillissant d’une émission d’ordinaire pépère, le document visuel a vu sa diffusion portée de manière virale, comme on dit dans les milieux connectés, par le « bouche à portable », en famille, entre collègues, entre amis, par courriel, Facebook ou Twitter, et ce, à l’image des nombreuses photographies, vidéos de chats, bloopers de télévision, moments gênants filmés dans un party, vidéos de chanteur quétaine capté en région et autres contenus récréatifs dont le caractère souvent simpliste, moqueur ou primaire peine à laisser croire qu’ils sont plus que ça.

    Et pourtant. Ils pourraient bien être les nouveaux contes et légendes d’un XXIe siècle, qui carbure à l’Internet et au culte du partage, mais aussi les éléments constitutifs d’un patrimoine immatériel qui en disent finalement plus sur nous que ce qu’ils en montrent, estiment plusieurs spécialistes des contes, des légendes et de l’art oral.

    La vidéo de la palourde royale ou encore Tequila, Heineken, pas l’temps de niaiser, celle de ce jeune visiblement intoxiqué, dans un bar, avec une tequila et une bière en main qui dit, plus que guilleret, qu’il « n’a pas le temps de niaiser », sont-ils la chasse-galerie — récit mythique du folklore québécois — des temps modernes ? Le parallèle n’est pas fou, juge la sociologue et spécialiste du conte et de l’oralité Myriame Martineau, professeure à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « Les points de convergence sont nombreux, lance-t-elle à l’autre bout du fil. Aujourd’hui, le conte n’appartient plus au même patrimoine qu’à l’époque de l’avant-télévision et des communications de masse. Le conteur a également changé de statut, mais également de forme, de territoire d’expression [le billochet du camp de bûcheron en était un] » pour s’incarner désormais dans tous ces internautes qui créent et diffusent ce nouveau folklore, cette oralité pixelisée, une vidéo à la fois.
     
    Dans le rétroviseur

    Jeter un regard vers le passé des conteurs et des veillées au coin du feu, parfois follet, suffit d’ailleurs à s’en convaincre. « Le conte, ça a toujours été un divertissement populaire, résume Jean-Pierre Pichette, titulaire de la Chaire de recherche en oralité des francophonies minoritaires d’Amérique (COFRAM) et professeur à l’Université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse. Avec lui, on s’amusait, mais également, on s’exposait aux choses de la vie, au savoir, au vivre-ensemble, on appréhendait les peurs, les angoisses collectives, on remettait en question les interdits, les tabous », autant d’attributs que le changement de forme de ces contes est loin d’avoir finalement fait disparaître.

    On allume un écran et on regarde : ici, une vidéo massivement partagée ne montre pas seulement des jeunes faisant du ski nautique en pleine rue après un débordement de rivière, mais également une ligne rouge qu’il peut être dangereux de dépasser. Là, des potes un peu pompettes souhaitant les uns après les autres une bonne fête à Kevin, sur la terrasse d’un bungalow, exposent aussi le grotesque d’une intimité un peu vide, surtout lorsqu’elle sort du cadre privé pour se répandre sur les nouvelles places publiques numériques.

    « Les contes étaient là pour nous prévenir des dangers qui pouvaient menacer la communauté », dit Mme Martineau. Au temps de la chasse-galerie, la menace était incarnée par le diable, le refus d’aller à la messe, un canot volant qui ne pouvait pas frapper un clocher. Aujourd’hui, ce sont les réseaux sociaux et les conséquences que ces outils peuvent avoir sur la vie privée, sur l’exposition du soi et la moquerie potentielle qui peut venir avec.

    « Ça aide à être un peu plus attentif à ce qui se passe autour de nous », ajoute le psychologue Jacques Lajoie, spécialiste des nouvelles technologies et de leurs incidences cognitives, qui souligne que de plus en plus de jeunes aujourd’hui semblent d’ailleurs être écœurés de Facebook, en raison entre autres des intrusions dans la vie privée induites par ce réseau. Phénomène que les nouveaux contes et légendes sur ce thème qui se partagent régulièrement en ligne ont peut-être un peu contribué à induire, en leur permettant d’ouvrir les yeux.
     
    Contre l’ordre établi

    Éducatifs, ces fragments de culture ne le sont pas uniquement, à l’image des récits folkloriques du passé, dont « la parole pouvait aussi être politique ou subversive, dit Mme Martineau. Ces histoires, c’était une façon de se moquer des notables, du curé, des politiciens, pour déstabiliser un certain ordre établi. » Une intention que plusieurs nouvelles histoires populaires qui se partagent désormais, parfois compulsivement sur le Net, ne manquent parfois pas de porter en elles.

    Le conte numérique intitulé Hamad minimise en est un parmi tant d’autres. Ouvert sur l’espace de partage Tumblr, le phénomène reprend une photo de l’ex-ministre des Transports Sam Hamad incidemment publiée dans les pages du Devoir pour illustrer à l’époque un papier expliquant qu’il minimisait un rapport d’experts sur la chute des « paralumes » en béton de l’autoroute Ville-Marie. Parodique, le site y décline la photographie de l’élu placé dans des contextes aussi multiples et improbables qu’on le soupçonne alors de vouloir minimiser : du plaisir de manger un grilled-cheese au déficit des Bixi, en passant par « l’ivresse de Curieux Bégin » ou l’importance d’une « bonne hygiène bucco-dentaire ». Entre autres.

    Ce besoin de se raconter des histoires « a toujours été là et sera toujours là », résume le conteur et ethnographe Michel Faubert, tout en évoquant la contribution de ces récits dans la construction du vivre-ensemble, de l’identité collective, mais aussi en avouant ne pas être trop au fait de leurs nouvelles modulations dans les univers numériques. « Mais il reste que ce besoin survient aussi de toutes sortes de manières », selon les époques, dépassant parfois même la trop simple coquille d’une palourde royale qui, à des années-lumière de sa gastronomie, vient finalement nous dire que les temps changent… mais pas vraiment.
     
     
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