Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    La délicate question de l’esclavage au Québec

    Les propriétaires d’esclaves auraient profité d’un vide juridique

    Selon les calculs de Frank Mackey (ci-dessus), il s’est trouvé environ 400 esclaves à Montréal entre 1760 et 1800, incluant des enfants.
    Photo: François Pesant - Le Devoir Selon les calculs de Frank Mackey (ci-dessus), il s’est trouvé environ 400 esclaves à Montréal entre 1760 et 1800, incluant des enfants.

    On sait, depuis les travaux de l’historien Marcel Trudel, qu’il y a eu de l’esclavage en Nouvelle-France, puis sous le régime britannique. On sait que moins des deux tiers de ces esclaves étaient en fait des Panis, des Amérindiens.


    C’est l’une des choses qu’avance Frank Mackey, qui condamne l’horreur de l’esclavage dans son livre L’esclavage et les Noirs à Montréal, 1760-1840, qui vient d’être traduit aux éditions Hurtubise.


    Les Amérindiens eux-mêmes possédaient sans doute de tels esclaves avant l’arrivée des Blancs. Ceux-ci n’étaient pas achetés puis revendus, mais plutôt donnés ou obtenus en tant que prisonniers ou butin de guerre. Mais l’esclavage, qu’il mette en cause des Amérindiens et des Noirs, a longtemps fait au Québec l’objet d’un vide juridique, en l’absence d’une loi claire le sanctionnant ou le condamnant.


    Et c’est par le biais des tribunaux, qui ont souvent tranché en faveur des esclaves, que l’esclavage a progressivement disparu du Québec. L’une des premières causes à avoir fait avancer leur destin aurait été celle de Charlotte, une esclave qui avait appartenu à la famille Cook, et qui avait entre autres servi aux Antilles avant de suivre la famille à Montréal. En 1798, elle se sauve. On l’arrête. On lui ordonne de retourner chez ses maîtres. Elle refuse. En appelle aux tribunaux. Le juge en chef James Monk du Banc du roi lui donne raison. L’esclavage n’est pas encadré par une loi au Québec, dit-il. Charlotte est libre.


    Charlotte épousera John Trim, un autre esclave affranchi. Ils vivront ensemble dans leur propriété dans le bas de la rue McGill, là où on trouve aujourd’hui un restaurant de prêt à manger.


    Quelques années plus tôt, un tribunal inférieur avait également refusé de rendre un esclave enfui de Plattsburgh à Saint-Eustache à son maître, sous prétexte que l’esclavage n’était pas reconnu par la loi au Canada.


    En 1709, cependant, l’intendant Raudot, responsable de l’administration civile de la Nouvelle-France, avait rendu une ordonnance « affirmant le droit des colons d’acheter et de posséder des Noirs et des Panis en qualité d’esclaves ». Au moment de la reddition de Montréal aux Britanniques, le 8 septembre 1760, il a aussi été établi que « les Nègres et Panis des deux sexes resteront en leur qualité d’esclaves en la possession des François et des Canadiens ». Mais selon Mackey, les juges interrogés sur la question ont plus tard établi que la pratique de l’esclavage « ne pouvait avoir été établie dans la colonie de façon aussi indirecte ; il aurait fallu qu’elle soit sanctionnée par le droit positif, comme le Code noir français de mars 1685, édit royal qui avait établi et réglementé l’esclavage dans les Antilles françaises, et sa variante de mars 1724, qui avait fait de même pour la colonie française de la Louisiane ».


    400 esclaves


    Si vide juridique il y avait donc, cela n’a pas empêché l’esclavage de fleurir bel et bien dans les maisons du Québec. De 1760 à 1800, selon les calculs de Frank Mackey, il s’en est trouvé environ 400 à Montréal, incluant des enfants. De mère D’Youville aux Soeurs hospitalières, en passant par James McGill ou par Joseph Papineau, père de Louis Joseph, chez les magistrats et les avocats, l’esclavage était somme toute chose courante.


    Mais au-delà du fait que le nombre d’esclaves était bien moins important ici que dans le sud des États-Unis, les esclaves du Québec n’étaient pas soumis au même régime que leurs voisins. Ils avaient droit ici au baptême et au mariage, ce qui n’était pas le cas plus au sud, bien que les esclaves baptisés ici n’aient souvent cependant pas de nom officiel. Reste aussi que les esclaves ne pouvaient pas se marier ici sans le consentement de leur propriétaire. Puis, le vide juridique leur permettait par exemple de contester leur esclavage devant les tribunaux. Et c’est aussi, en fin de compte, aux tribunaux que leur maître s’adressait lorsqu’il y avait grief. Frank Mackey raconte par exemple l’histoire de cet esclave, Isaac, appelé aussi Jacob, accusé de voies de fait contre son maître, et qui sera relâché sous réserve qu’un commandant militaire se porte garant de sa bonne conduite. Une situation impensable aux États-Unis.


    « Le maître n’a pas l’autorité absolue », souligne Mackey. En fait, poursuit-il, « l’institution n’était pas tant l’esclavage que le travail domestique ». Alors que certains riches propriétaires, comme James McGill par exemple, possèdent eux-mêmes des esclaves à la maison, ces mêmes propriétaires peuvent employer des Noirs et les payer en bonne et due forme pour leurs services ailleurs.


    C’est à ce titre que Caesar Johonnot, un esclave de Boston à qui son maître avait laissé 50 livres et la liberté en héritage, est devenu le gérant de la Montreal Distillery Company, qui appartenait à James McGill. « Comme pour les Blancs, il y avait des Noirs débrouillards et entreprenants et d’autres qui ne l’étaient pas », poursuit Mackey.

     

    Une seule fonction: bourreau


    Reste que, tout au moins durant la période de l’esclavage - que Mackey fait cesser au tournant du XIXe siècle -, les Noirs du Québec étaient loin d’avoir un statut comparable à celui des Blancs. À titre d’exemple, la seule place qu’on leur réservait dans l’appareil juridique était la fonction de bourreau. C’est à ce titre que Mathieu Léveillé, un esclave originaire de Martinique, se vit confier la sombre mission d’arracher des aveux à l’esclave Marie-Josèphe Angélique, en 1734, puis de la pendre lorsque celle-ci fut accusée d’incendie.


    C’est donc à la faveur de différents jugements des tribunaux, bien avant que Londres ne l’abolisse officiellement en 1834, que l’esclavage s’est éteint peu à peu au Québec. Commence alors une autre bataille, tout aussi longue et semée d’embûches et somme toute pas encore terminée, pour l’égalité des Noirs et des Blancs au pays.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.