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Le soir d’un idéal qui penche

Ce sont deux événements et une statistique. Trois nouvelles qui, en apparaissant le même jour sur le radar de l’information, se superposent pour offrir une image assez claire de l’époque. Comme dans un montage photographique.


Je sais. Il est plutôt mal venu de chercher à circonscrire une période en mesurant ce qu’on y perd et ce qu’on y gagne, et donc, en la comparant aux autres. Le risque est grand d’être rangé dans une petite case trop exiguë. Au rayon des optimistes naïfs ou des nostalgiques aigris, genre.


Cette chronique fera donc dans la nostalgie. Avec une pointe d’aigreur assumée. Pas autant pour le présent que pour ceux qui éteignent une à une les lumières du passé.


Trois nouvelles, donc. La première : celle de la disparition du programme arts et lettre au cégep, remplacé par culture et communication. Sur le fond, il y a peut-être peu de changements, mais remarquez le glissement, cette manière de jouer avec les mots avant d’aller patauger dans la matière.


Voyez comment ce nouveau programme ne parle même plus d’oeuvres, mais d’objets culturels, et essayez de me convaincre qu’il ne s’agit pas là d’une tentative de normaliser tout ce que produit la culture, de tout ramener au même niveau.


Parce que si on ne parle plus d’oeuvre, mais d’objet, reste-t-il encore une place pour la critique, et donc la hiérarchie ?


Plus d’arts, plus de lettres, donc. De la culture et de la communication. Et on nous endort avec l’ajout de quelques cours d’histoire dans le corpus pour faire oublier la volonté, dans le choix des termes, de tout égaliser, de soustraire la culture à la mesure qualitative pour tout réduire à l’état d’objet. De père en flic et Incendies : même combat.


C’est ainsi qu’on rend Fifty shades of Grey aussi valable que Tropique du Cancer, que la littérature devient soluble dans le marché du livre. Et le cinéma - comme tout le reste d’ailleurs -, dans le divertissement. Parce qu’il faut bien se plier au marché qui réclame toujours plus de gentils clowns incultes pour faire oublier au téléspectateur sa condition de mortel en commentant le tapis rouge d’un gala de cinéma dont personne n’a vu les films.


Sinon ? La Librairie générale française, dans le Vieux-Québec, va fermer ses portes. C’est la quatrième de la capitale à annoncer sa fin prochaine, et c’est la seconde actualité de ma liste. Ce qu’elle dit ? La mort d’un art de vivre.


Je n’avais pas mes habitudes à cet endroit, ce qui ne change rien au fait que, chaque fois qu’une librairie ferme, comme un disquaire ou un club vidéo, on perd un des rares refuges pour les âmes sensibles, venues y trouver conseils et réconfort.


Ce sont des lieux de culte où les lecteurs se rencontrent, cherchent avec les libraires à trouver les mots qui racontent le monde, qui disent les vides et les trop-pleins, qui nous extraient de la rugosité des rapports aux autres et du quotidien pour mieux nous les raconter. C’est ainsi que les livres font parfois un peu de sens dans le chaos, qu’on s’y sent soudainement moins seuls, et que si on a la chance de fréquenter un bon libraire, on a le sentiment de faire partie d’un groupe qui n’est pas sur Facebook. Une tribu qui n’existe ni chez Renaud Bray ni chez Costco. Une cellule de résistance.


Pour résister devant quoi ? Ma troisième nouvelle. Les statistiques de fréquentation des centres commerciaux qui font de Québec la capitale du magasinage. Trois de ses centres figurent parmi le top six provincial, qui ne m’intéresse pas vraiment. Ce sont les chiffres eux-mêmes qui m’affligent. 12,2 millions de visiteurs à Laurier seulement.


Et alors, me répondra-t-on, on y vend aussi des livres, non ? Justement. La culture comme objet s’incarne parfaitement dans le commerce devenu ciment social. Ici, les objets n’ont pas de sens. Ils se contentent d’exister, et ne se distinguent que par leur prix. Une télé, des bobettes, des lunettes, un DVD, de la crème pour le corps, un extracteur à jus. 700 $, 15 $, 150 $, 10 $, 35 $, 130 $.


Les livres n’y sont plus que des objets comme d’autres, que croisent des millions d’yeux qui se repaissent du bête scintillement des choses.


C’est en cela que l’art est différent de la culture. Que les oeuvres ne sont pas que des objets. Elles nous sauvent un peu de l’aliénation plutôt que d’y contribuer. Elles racontent d’autres histoires que les circulaires dont l’unique récit est celui des paiements mensuels à venir.


Une société, dont le gouvernement avalise qu’on nivelle toutes ces choses pour les rendre égales, a baissé les bras. Et les élus comme les technocrates qui se cachent derrière valident la défaite. Ils rendent les armes. Ils abandonnent un désir de nous meilleurs.


Voyez-les qui penchent en même temps que le soir de nos idéaux.

 
 
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