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L’immortalité au coin de la rue

Leurs destins se ressemblent étrangement. Tellement qu’on a l’impression d’un remake américain d’un film dont le scénario aurait été écrit en France. Vus d’Europe, les frères Tsarnaev apparaissent comme des copies légèrement adaptées de cet autre terroriste qui avait assassiné froidement en mars 2012 sept personnes, dont des militaires et trois enfants juifs, dans la région de Toulouse, le jeune Mohamed Merah.

Bien sûr, les premiers sont tchétchènes et le second, algérien. Bien sûr, Tamerlan et Djokhar Tsarnaev jouaient dans un film américain et Mohamed Merah dans un film français. Les frères ont fui au volant d’une Mercedes à quatre roues motrices alors que Merah commettait ses assassinats en scooter. Le cinéma français n’a pas les moyens de mobiliser 10 000 figurants pour une chasse à l’homme et de paralyser une ville entière pendant 24 heures. Il préfère les huis clos et les actions de commandos comme celle qui coûta la vie au jeune islamiste dans son quartier de la Côte-Pavée à Toulouse après un siège de 32 heures.


Mais, pour le reste, les parallèles sont frappants. À commencer par ce visage d’ange qu’avaient Mohamed Merah et Djokhar Tsarnaev. Tous deux étaient des enfants de l’immigration. Les frères Tsarnaev sont arrivés aux États-Unis comme réfugiés en 2001 alors que Mohamed Merah est né en 1988 dans une banlieue de Toulouse d’une famille arrivée en France quelques années plus tôt. Mohamed et Djokhar avaient tous deux un grand frère rallié depuis quelques années à l’intégrisme musulman et qui avait voyagé dans un pays où opèrent des groupes armés. Les instituteurs de Mohamed Merah le décrivaient comme un enfant triste, ouvert et intelligent. Issu d’un milieu plus favorisé, Djokhar Tsarnaev, lui, avait eu la chance d’amorcer des études de médecine.


Le politologue Gilles Kepel a brillamment montré comment ces deux cas incarnent le troisième âge du djihad. Ce terrorisme isolé succède à la mise en échec des grandes actions spectaculaires, comme celles du 11 septembre 2001, qui succédaient elles-mêmes à la lutte contre les Soviétiques en Afghanistan. Les frères Tsarnaev et Mohamed Merah ont probablement eu des contacts avec des organisations terroristes, mais ils semblent surtout s’être radicalisés par eux-mêmes sur Internet, où ils ont aussi appris à fabriquer leur bombe. Aux États-Unis et en France, ces terroristes amateurs avaient été repérés par les services secrets, mais jugés peu dangereux. Du moins selon ce qu’on savait à l’époque.


Notons que ce nouveau terrorisme est encore plus efficace aux États-Unis qu’en France. Le pays est taillé sur mesure pour lui assurer un retentissement maximum. Djokhar a tué moins de personnes que Merah, mais son visage a fait le tour du monde en quelques heures et il a eu droit à beaucoup plus que les « 15 minutes de célébrité mondiale » qu’évoquait déjà Andy Warhol. Depuis les premiers attentats russes au XIXe siècle, le terrorisme moderne est indissociable des médias. L’hypermédiatisation lui offre aujourd’hui sa consécration ultime.


Ce « djihad du pauvre » mise sur des « loups solitaires » qui, déçus tout autant du «rêve américain» que de «l’intégration républicaine» française, en finissent par haïr la société qui les a accueillis. C’est ainsi que Tamerlan Tsarnaev disait ne rien comprendre à ses nouveaux compatriotes et ne pas avoir « un seul ami américain ». Merah cultivait une rancune identique contre la France qu’il voulait, disait-il, « mettre à genoux ».


Tsarnaev et Merah incarnent donc aussi un échec de l’intégration. Ils sont les produits de cette conception in vivo, cette procréation médicalement assistée d’une nouvelle identité imaginée par quelques ingénieurs sociaux. Or celle-ci a fini par produire des monstres. Mohamed Merah a eu droit à toutes les aides sociales possibles et imaginables de la maternelle à l’âge adulte. Djokhar a été boursier de la Ville de Cambridge. Aucun ne vivait dans la misère.


Ces deux exemples devraient suffire à ébranler les visions idylliques de l’immigration. On ne manipule pas ainsi impunément des millions d’individus comme le fait aujourd’hui la mondialisation. Avant d’être une pompe à dollars, à cerveaux ou une béquille démographique, l’immigration est d’abord un drame et une souffrance. Celui d’individus qui mettent leur identité, leur famille, leur culture, leurs racines au rancard pour faire fortune à l’étranger. Loin de cultiver les valeurs de la fidélité, de la loyauté, de l’humanisme, de l’intégration, l’immigration économique est largement fondée sur celle de la réussite immédiate.


On ne devrait pas s’étonner qu’elle produise de cruelles déceptions et que cet individualisme forcené trouve à se recycler dans un terrorisme qui valorise justement l’individu. Ces nouveaux terroristes ne sont-ils pas à leur façon des « self-made-men »?


Albert Camus écrivait que le terrorisme était « le plus court chemin vers l’immortalité ». L’effondrement des religions, des identités nationales et des idéaux met plus que jamais à mal cet insatiable besoin d’immortalité.

 
 
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