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    Travailleurs étrangers temporaires - Le cauchemar de Maher

    Venus au pays pour répondre à des demandes, de nombreux travailleurs à statut précaire se sentent trahis

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	Le Canada dépend des travailleurs étrangers dans plusieurs secteurs spécialisés.</div>
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir
    Le Canada dépend des travailleurs étrangers dans plusieurs secteurs spécialisés.
    Quand il a été recruté l’an dernier à Tunis par une entreprise du Québec pour travailler en soudure à Plessisville, Maher Bédoui n’a pas hésité longtemps. « J’ai envoyé mon CV, j’ai passé le test. » Travailleur qualifié temporaire, avec expérience professionnelle et études, le Tunisien se voyait promettre un statut rattaché à un permis d’emploi d’une durée de trois ans, et puis après, l’espoir d’une résidence… Alléchant.

    « C’était pour une meilleure vie », raconte l’homme de 29 ans, qui a fait le saut avec une dizaine d’autres. Pour améliorer un salaire trop maigre reçu là-bas (200 $ par mois), il a enclenché les démarches, et fut accepté. Le 14 décembre, il arrivait à Plessisville. « J’ai travaillé quelques jours, et on m’a dit que tout allait bien », explique-t-il depuis Montréal, où il réside maintenant. « Et puis, un peu plus tard, sans que je comprenne trop pourquoi, on m’a dit que le travail n’était plus bon. » Il a perdu son emploi le 22 mars. Et le permis de séjour qui y est intimement rattaché est en péril : si en l’espace de trois mois il ne trouve pas une compagnie pour le réembaucher, sa présence en sol canadien est remise en question.


    « Des histoires comme celle-là, qui illustre l’extrême précarité de ces travailleurs pourtant recrutés dans leur pays pour leur expérience, on en entend tous les jours », dit Loïc Malhaire, membre du Centre des travailleurs immigrants, qui dénoncera ce mercredi en conférence de presse le double assaut - venu de Québec et d’Ottawa - que subissent les travailleurs à statut précaire comme Maher Bédoui. « On va les chercher, on les emploie quelque temps, et puis, on les licencie en prétextant un travail mal fait, alors que dans les faits, l’entreprise subit une perte de productivité. » Résultat : ces employés sans recours se retrouvent le plus souvent les premiers à être remerciés.


    Avec la confirmation lundi à Ottawa d’une refonte du programme des travailleurs étrangers temporaires et peu spécialisés, les groupes représentant cette clientèle fragile voient leurs craintes confirmées. La réforme vise l’embauche prioritaire de Canadiens, et la démonstration, par un plan appuyé, que le recours aux travailleurs temporaires porte bien son nom et est bel et bien provisoire.


    « Cela va rendre encore plus provisoire quelque chose qui l’est déjà et alimenter le grand mensonge selon lequel la pénurie de main-d’oeuvre n’est pas durable, alors qu’elle l’est ! », dénonce M. Malhaire, qui fait son doctorat sur la question du travail précaire immigrant.


    Outre le Centre des travailleurs immigrants, l’Association de travailleurs d’agences de placement prendra aussi la parole au nom de tous ces employés à statut précaire entrés par la porte de l’« immigration classique », avec diplôme et expérience, mais incapables de se trouver un emploi correspondant à leur formation. « Ils doivent prendre la première job qui s’offre, se retrouvent dans des agences de placement et travaillent dans des conditions souvent extrêmes, sans normes de sécurité, et subissent le harcèlement », explique M. Malhaire.


    Si l’on a souvent associé le travail précaire à la main-d’oeuvre agricole, la précarité s’est répandue à d’autres secteurs comme l’informatique, la traduction, les monteurs de ligne ou la soudure, par exemple. Le Canada dépend des travailleurs étrangers également dans le secteur des aides familiales résidentes, la construction dans les sables bitumineux et la transformation des aliments. « Le mythe du travailleur agricole est dépassé, on parle aussi de programmes qui recrutent des travailleurs spécialisés », explique Loïc Malhaire, qui insiste sur le fait que ce cul-de-sac encourage malheureusement le travail au noir pour ceux qui, faute d’emploi, doivent quand même se loger et se nourrir et, ultimement, la résidence illégale.

     

    Pour une meilleure protection sociale


    Début avril, les associations défendant les droits de ces travailleurs à statut précaire ont convié la ministre du Travail Agnès Maltais à une assemblée dont l’objectif était précisément de mettre en avant des manières d’offrir une meilleure protection sociale à ces travailleurs. « Nous soutenons que les lois et politiques actuelles ont généré une discrimination systémique visant certains groupes de travailleurs au Québec, en particulier les travailleurs d’agences, les travailleurs étrangers temporaires et les travailleuses domestiques », écrivaient-ils d’ailleurs à la ministre Maltais dans une lettre expédiée au début du mois. Leurs revendications ciblent directement les agences de placement, la Commission de la santé et de la sécurité au travail et une augmentation du salaire minimum à 12 $ l’heure.


    « Avec les annonces faites lundi, nous assistons à tout un système mis en place pour fragiliser encore davantage ces travailleurs démunis, explique Loïc Malhaire. L’officialisation du statut atypique du travailleur temporaire, la restriction des politiques de protection, la transformation des politiques d’immigration ; en se réorientant ainsi, l’État fournit aux entreprises le cocktail idéal pour que ce groupe déjà ostracisé soit encore davantage en péril. »


    Alors que ce jeu politique se joue autour de lui, Maher Bédoui s’inquiète. Il n’a pas compris son congédiement. Il n’est pas content. Il a volé vers le Québec sur la promesse de conditions salariales plus alléchantes, ce qui a été le cas pendant un certain temps, puisqu’il recevait 1700 $ par mois et pouvait même se permettre d’aider sa famille restée en Tunisie. Mais le voilà vivant aux crochets d’amis à Montréal - ce qui est une chance en comparaison avec d’autres copains qui sont sans réseau. « Je ne peux pas vivre sans travail, sans argent, vous comprenez. Mais j’ai plein de courage et d’espoir. Ça, je l’ai. »













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