Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    La mouvance antifashion

    <div>
	Une création de la collection automne-hiver 2013-14 de Yohji Yamamoto présentée à la Fashion Week de Paris en mars dernier.</div>
    Photo: Agence France-Presse (photo) Patrick Kovarik
    Une création de la collection automne-hiver 2013-14 de Yohji Yamamoto présentée à la Fashion Week de Paris en mars dernier.

    C’est au début des années 1980 que s’est d’abord manifestée une vague antifashion. Elle allait prendre des allures de tsunami avec les premiers défilés parisiens de trois créateurs japonais qui ébranleraient le gotha codé des bêtes de mode de la planète. Issey Miyake, Yohji Yamamoto et Rei Kawakubo (Comme des garçons) provoqueront une onde de choc en proposant des séries de vêtements déclinés de kimonos, aux allures lugubres pour certains et futuristes pour d’autres.


    Cet exercice de style aux confins de l’art minimaliste sondait des territoires inconnus et insoupçonnés, loin des tendan ces éphémères, superficielles et décoratives de l’épo que qui glorifiait le look Dynastie et le glamour à la Versace.


    À l’opposé, les designers nippons posaient un regard lucide et sévère sur cet univers frivole en forçant une réflexion essentielle sur l’avenir de la mode, sa plastique, son enveloppe, ses repères et ses fondements derrière l’image. Le trio infernal redéfinissait ainsi les règles de la beauté occidentale avec des vêtements surdimensionnés fabriqués dans des matières non conventionnelles, tout en imposant la gravité du noir comme symbole ultime de leur rébellion.


    Malgré le scepticisme de leurs détracteurs, ils ont réussi avec brio à ouvrir des boutiques dans les capitales de la mode, de Londres à New York. Ces temples modesques, devenus incontournables pour les férus de design, combinaient des lieux à l’architecture monacale et à l’esprit loft mis à nu, faits de béton et de métal brut (avant l’engouement pour le genre), où s’exposaient quelques fringues comme des sculptures en mouvement, à la manière des mobiles de Calder à des coûts vertigineux destinés aux happy few du fashion world.


    Le less is more venait de prouver qu’il se monnaierait dorénavant à prix d’or.

     

    Les années 1990


    Les précurseurs de l’antifashion ne se doutaient sûrement pas qu’ils seraient malgré eux à l’origine d’une école de pensée qui continuerait à faire évoluer le travail des maîtres hors des sentiers battus, dans les années 1990. Nous devons en grande partie ce second souffle aux gradués de l’école d’Anvers, en Belgique.


    En tête de liste, Martin Margiela et Ann Demeulemeester, par leur vision et leur talent, risqueront de redéfinir une mode beyond fashion toute en expérimentation, qui saura rallier une horde d’a deptes de l’avant-garde à la recherche de pureté, de poésie et de dépouillement.


    L’Allemande Jil Sander, après les succès commerciaux répétés de ses collections des années 1980, joindra les rangs de ces marginaux en empruntant des pistes secondaires qui lui permettront d’exprimer l’indispensable de sa créativité en sublimant le style masculin-féminin. C’est ainsi que la presse spécialisée l’a affublée du titre de « prêtresse du label lesbienne chic ».


    Helmut Lang, le designer autrichien, s’inscrira dans le même sillon en revisitant les codes traditionnels de beauté et en exposant sa passion, à travers ses collections, pour l’expressionnisme allemand, l’architecture contemporaine, la rigueur et la fantaisie, l’utilisation de tissus audacieux, plastifiés ou caoutchoutés qui donneront une autre dimension aux vestiaires féminin et masculin.


    Tous deux aujourd’hui disparus du paysage de la mode, ils se verront dans l’obligation de vendre leurs sociétés au holding italien Prada Group, à la fin du siècle dernier. « Que c’est triste Venise », chante toujours Aznavour…

     

    Les années 2000


    La radicalisation des créateurs-artistes marginaux se poursuivra durant toute la première décennie du XXIe siècle, avec notamment Raf Simons, lui aussi issu de l’école d’Anvers. Cet insurgé, si critique face à la montée des directeurs artistiques au détriment des vrais créateurs, plébiscités par les empires financiers dirigés par des gourous opportunistes de l’industrie du luxe, acceptera toutefois le défi de franchir le fossé. Il le fera d’abord chez Sander en 2005, puis chez Dior depuis 2012. L’enfant prodigue était rentré au bercail, montrant la voie pour d’autres stylistes repentants en pleine remise en question.


    Signe des temps, un autre surdoué : le créateur français de 44 ans Hedi Slimane, à l’âme rebelle et au coeur de rocker, révélé chez Dior Homme en 2000. Il quittera cette maison avec fracas en 2007 pour aller vivre loin des radars de la mode des expériences humaines conceptuelles afin de satisfaire son autre passion, la photographie, en en repoussant les limites. En 2012, il reprendra le rôle de directeur artistique chez Yves Saint Laurent, qu’il rebaptisera Saint Laurent Paris.


    L’enfant terrible qui sommeille encore en lui vient de se manifester à son défilé qui clôturait la Fashion Week de Paris, il y a moins d’un mois. C’est sous les huées que s’est con clu son spectacle-choc, où le trouble-fête a réussi à provoquer une véritable onde de scandale qui a secoué les fashionistas de la planète mode en osant revisiter le look grunge des années 1990.


    À l’heure où chaque modeu se cherche sa tribu, il devient de plus en plus évident que la mode, qui a la fâcheuse habitude de systématiquement tout récupérer, tente de sonner le glas de l’antifashion.


    Si certains disciples de cette idéologie en marge du système mis de l’avant par l’ensemble de l’industrie du prêt-à-porter risquent de se laisser séduire par le fantasme fragile et la gloire fugitive du star system, quelques rares inconditionnels semblent creuser davantage leurs sillons et s’imposent comme de redoutables et inflexibles résistants.


    C’est le cas particulièrement d’Hussein Chalayan, d’origine turque, installé à Londres, dont les défilés ressemblent à des cérémonies pour initiés qui ébranlent chaque fois, à coups d’innovations et de prises de position ne laissant personne indifférent.


    Il a ainsi marqué l’imaginaire du gratin de la mode avec ses créations surprenantes et controversées. Tous se souviennent de la fina le de son défilé 1997 qui a vu parader une vingtaine de mannequins vêtues de tchadors de différentes tailles, jusqu’à être nues, un cliché bouleversant.


    Parmi ses pièces marquan tes : la robe pyramidale qui se transforme en table, de même que celle nommée Aeroplane, en fibre de ver re, qui se pilote comme un avion. On lui doit également la Robe-oeuf portée par Lady Gaga aux Grammy Awards en 2011.

     

    Au Québec


    Le Québec a longtemps été imperméable à cette approche du vêtement qui tient plus de l’oeuvre d’art que de la confection de masse. Rosie Godbout a été une pionnière. Sa démarche à mille lieues de la banalité, depuis plus de 30 ans, sublime les pièces composant l’essence de son style fait de métissages, de motifs ethniques, de couleurs somptueuses, de textures aux effets d’opacité et de transparence.


    La dernière décennie a cependant vu naître une nouvelle génération de créateurs-artistes qui, chacun à leur façon, ont enrichi le paysage de la mode montréalaise. Cette nouvelle vague s’inscrit dans le parcours expérimental des artisans de l’antifashion pour tenter de changer le monde en tournant le dos au prêt-à-jeter et à la surconsommation. Avec leurs laboratoires créatifs et leurs recherches novatrices, ils viennent redonner ses lettres de noblesse à une profession incomprise et mal aimée.


    Parmi les créateurs émergents qui ont décidé d’être des résistants, certaines griffes s’imposent déjà comme des incontournables aux talents confirmés. Il suffit de mentionner les Anastasia Lomonova, Jocelyn Picard (Lyn), José Manuel St-Jacques et Simon Bélanger (Unttld) pour constater le bon état de santé de notre relève.

     

    Un nom brille


    Dans cette galaxie atypique, un nom brille cependant : Ying Gao. Cette designer de mode et professeure à l’UQAM, lauréate de la bourse Phyllis Lambert Design Montréal, explore la mutation, le dedans et le dehors de ses créations vestimentaires, et nous permet une réflexion profonde afin de voir et de penser autrement, au-delà de l’étiquette de superficialité accolée à la mode, avec ses expérimentations et ses essais exceptionnels alliant le design urbain, l’architecture et le multimédia. Pas étonnant qu’on puisse admirer ses oeuvres intemporelles dans les musées et les galeries d’art contemporain du monde entier.


    Le monde de la mode a besoin de ces groupes anticonformistes, délinquants et visionnaires qui osent un regard porteur d’évolution et de révolution.

    <div>
	Une création de la collection automne-hiver 2013-14 de Yohji Yamamoto présentée à la Fashion Week de Paris en mars dernier.</div>
<div>
	La créatrice Ying Gao (à gauche) et sa robe no 1 du projet interactif (no) where (now) here activé par le regard. La professeure à l’UQAM, lauréate de la bourse Phyllis Lambert Design Montréal, explore le design urbain, l’architecture et le multimédia.</div>












    Envoyer
    Fermer

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.