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    La communion de styles dans une église

    20 avril 2013 |Emmanuelle Vieira | Actualités en société
    Une entrée en matière pour l’espace détente du Saint-Jude.
    Photo: Vittorio Vieira Une entrée en matière pour l’espace détente du Saint-Jude.
    Le Saint-Jude. Surface : 1570 m2. Budget : 3,6 millions. t-b-a.com, spasaintjude.ca.
    À la fois un spa, un gym et un restaurant axés sur le bien-être, Le Saint-Jude est un projet remarquable conçu par l’architecte Tom Balaban. Ce nouveau complexe s’insère dans une ancienne église dominicaine, tissant des liens étroits avec le design existant et la communauté du Plateau Mont-Royal. La nouvelle et l’ancienne architectures, volontairement ouvertes l’une vers l’autre, nous entraînent dans un univers original, riche en symboles.

    Construite en 1905 par l’architecte Alphonse Piché, l’église de la rue Saint-Denis, à Montréal, a d’abord été occupée par la paroisse catholique irlandaise St. Agnes jusqu’en 1953, puis par les dominicains jusqu’en 2008, qui l’ont rebaptisée Sanctuaire du rosaire et de Saint-Jude, le patron des causes perdues. Or, perdue, l’église aurait pu l’être si l’arrondissement n’avait pas été aussi sévère pour le projet de reconversion et si l’architecte n’avait pas été à ce point sensible et doué.


    En 2004, incapables d’entretenir la bâtisse qui se dégrade, les dominicains proposent de la transformer en logements. Le projet, comme plusieurs autres, n’est pas accepté : l’arrondissement et le Conseil du patrimoine de Montréal songent plutôt à redonner cet édifice historique à la communauté. Deux ans plus tard, les dominicains l’abandonnent et le mettent en vente. Les propriétaires actuels du Saint-Jude démarrent le projet en 2008-2009, rejoints par Tom Balaban en 2010.


    Au démarrage du projet, l’église, mal restaurée au fil des ans, est dans un piteux état. L’intérieur présente peu d’attraits : la plupart des détails architecturaux sont enfouis sous une couche de plâtre bon marché et les grands vitraux sont partis avec les dominicains… Seules restent la voûte, la forme des ouvertures en arc brisé, la hauteur impressionnante de l’espace et les vues sur le quartier, soit la rue Saint-Denis et le mont Royal.


    « J’ai tenu à mettre en valeur ces atouts, précise Tom Balaban, en développant un projet qui s’appuie sur l’architecture existante et s’ouvre à elle dans un dialogue constant. » Au lieu d’opter pour la facilité, qui aurait consisté à découper l’église en une multitude d’espaces opaques sur plusieurs étages, le créateur a choisi pour l’intérieur une architecture contemporaine complètement indépendante, composée de volumes semi-transparents, disloqués et tronqués permettant de jouer avec toute la hauteur et la profondeur de l’espace, qui reste ainsi « palpable en tout temps ».


    La nouvelle architecture habite littéralement le coeur de l’immense bâtiment, le touchant par endroits et s’ouvrant de temps à autre pour laisser apparaître des montants en acier orange fluorescents ou blancs, qui marquent le tissage de ces designs d’époques différentes. Cette rencontre improbable, à la fois hypnotisante et déstabilisante, permet de brouiller les limites des deux architectures, qui semblent se fondre l’une dans l’autre pour notre plus grand bonheur.


    Elle permet surtout d’engager une discussion ouverte et confondante entre passé, présent et futur. « Je me suis beaucoup inspiré de Playtime, de Jacques Tati [1967], explique l’architecte, un film qui remet en question nos modes de vie contemporains. Dans Playtime, la ville de Paris n’apparaît que par reflets ou transparences. Ici, j’ai travaillé l’espace du projet de la même façon. »


    Selon l’heure du jour ou de la nuit


    En effet, au moyen de collages de vues et d’espaces, Tom Balaban suggère plusieurs architectures et plusieurs réalités, rendant les choses beaucoup plus intéressantes. En brouillant volontairement les limites des deux édifices qui se rencontrent sur les surfaces de verre teinté, il crée un troisième projet qui se construit dans l’imaginaire de chacun et qui évolue selon les heures de la journée ou de la nuit, au gré des rayons du soleil ou des lignes de néon qui font voyager les reflets et creusent les perspectives à l’infini.


    Grâce à des fenêtres teintées à divers degrés, on voit ou on est vu de manière différente selon l’endroit où l’on se trouve. Les silhouettes des gens qui s’entraînent au gym et les personnes qui déambulent côté spa sont des acteurs importants de l’architecture.


    Tom Balaban a travaillé pendant plusieurs années pour Frank O. Gehry à Los Angeles ainsi que pour Saucier + Perrotte à Montréal, deux grandes firmes d’architectes qui l’ont grandement nourri. Pour Le Saint-Jude, il s’est inspiré de la maison de Gehry à Santa Monica (1977-1979), un projet-culte par lequel Gehry a transformé une maison traditionnelle en y juxtaposant une autre maison plus contemporaine, au travers d’adjonctions de surfaces ou de volumes en matériaux légers qui, placés de façon aléatoire, atténuent la limite entre l’ancien et le nouveau.


    Tout comme Gehry, chaque geste de Tom Balaban met en forme une multitude d’idées et constitue une métaphore de la vie : derrière le désir de brouiller se cache l’envie de voir apparaître le vrai visage des êtres dans l’espace. « L’essence est plus importante que l’enveloppe. L’énergie, la magie ne se montrent que dans les interstices, que dans la dislocation… », souligne l’architecte.

     

    Liaisons entre les espaces


    Dans les projets de Balaban, les liaisons entre les espaces (passages, couloirs, escaliers) occupent une place fondamentale : elles sont les con nexions inévitables empruntées par les « danseurs » des « chorégraphies » imaginées par l’architecte. Pour Le Saint-Jude, ces liaisons sont cruciales car elles offrent le recul nécessaire à la lectu re du projet. Organisées autour du volume en bois peint de noir, les fonctions de circulation dirigent l’usager vers le gym ou le spa scandinave.


    L’architecte a tenu à garder tous les services à la base de l’édifice - réception, vestiaires, salles de yoga et de massage - de manière à pouvoir installer le gym et le spa dans un espace de grande hauteur sous la voûte. Un volume central placé perpendiculairement au volume noir abrite quant à lui le lounge, lieu de détente et de restauration. De là, on a une vue dans toutes les directions du projet.


    Au dernier étage, la salle de conditionnement physique offre un point de vue unique sur l’architecture de la rue Saint-Denis à travers la grande verrière en arc brisé. Quelques vitraux y laissent passer une lumière jaunâtre rappelant que nous sommes bel et bien dans une église.


    De l’autre côté du lounge, le spa offre une vue imprenable sur le mont Royal. Un jardin attenant aux appareils de cardio déborde en contrebas sur l’espace de détente. Les sofas gris de chez Périphère, la ligne de lumière sortant du mur blanc et l’arrondi du plafond envoûtant invitent à la méditation. À l’extérieur, sur le toit du restaurant, une immense terrasse propose deux grands bains chauds et un bain froid. On est au coeur du Plateau, mais on se sent ailleurs. Les époques se mélangent ; le design nous pousse à sortir de nos repères, à apprivoiser l’espace autrement.


    À l’opposé d’un projet centré sur lui-même, Le Saint-Jude est un véritable lieu de partage. En imbriquant les fonctions et les aires communes aux différents éléments du programme, on favorise l’interaction sociale. Les espaces se croisent et se glissent les uns dans les autres, les murs sont dissous à l’aide de cloisons de verre qui relient les zones entre elles par la vue, dans la hauteur et la profondeur.


    Tom Balaban maîtrise l’espace de façon remarquable. Discret, ce génie de l’architecture promet de futurs projets ahurissants.

     

    Collaboratrice

    Une entrée en matière pour l’espace détente du Saint-Jude. L’architecte Tom Balaban a joué sur les reflets et les transparences. Un coin du spa
     
     
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