L’éléphant rose
Je ne lui fais pas dire. Pour problématique que soit le harcèlement irréfléchi d’internautes, le vrai problème est ailleurs.
Le problème est que tout a changé pour les femmes au cours des 40 dernières années : notre statut économique, notre place sur le marché du travail, notre degré d’éducation, notre contrôle sur nos grossesses et sur nos vies, notre capacité de s’accomplir, de rêver et, même, de vivre longtemps. Tout a changé, sauf le viol. Le fait d’agresser sexuellement et parfois sauvagement une femme est toujours aussi répandu. On se demande même, les téléphones intelligents aidant, s’il ne l’est pas davantage, passant d’un supplice assez solitaire à une espèce d’exploit à partager sur Facebook, comme s’il s’agissait d’un souvenir exotique de voyage.
L’éléphant dans la pièce, pas seulement pour Rehtaeh Parsons, mais pour toutes les femmes, c’est qu’indépendamment de qui vous êtes, de votre lieu de résidence, de votre âge ou des précautions que vous prenez, vous pouvez être agressée sexuellement. Peu importe votre statut ou votre pays d’appartenance, vous êtes toujours une victime potentielle.
On parle aujourd’hui de l’effet qu’aura sur les marathoniens l’explosion de deux bombes à Boston, lundi dernier. Imaginez cet effet multiplié par milliards. N’importe quelle femme a, quoi ? mille fois ? cent mille fois ? plus de risques d’être agressée sexuellement qu’un coureur a de risques d’être blessé par une bombe.
À mon avis, on ne mesure pas suffisamment ce que ça veut dire pour les femmes de vivre hantées de la sorte. Le fait d’être régulièrement sujettes à la peur ou à l’humiliation veut dire que les femmes, jusqu’à preuve du contraire, n’habiteront jamais le même pays que les hommes. Peu importe les gains, les Chartes de droits et libertés, le réel souci d’égalité dans la plupart des pays développés, nous sommes handicapées par notre sexe. Nous avons une jambe en trop, en quelque sorte. L’égalité, la vraie, est en fait inatteignable.
Et après, on se demandera pourquoi les femmes manquent d’assurance en elles…
« Ma fille n’a pas été intimidée à mort, elle a été déçue à mort », écrit le père de Rehtaeh Parsons, quelques jours après le décès. Déçue, d’abord, par les deux garçons qui lui ont sauté dessus alors qu’elle vomissait tout son soûl lors d’une beuverie, déçue ensuite par la police qui n’a rien fait, par son école qui s’est montrée indifférente et, finalement, par les amis qui l’ont traitée de tous les noms.
L’idée, combien répandue, que les femmes sont en partie responsables de ce qui leur arrive est au coeur de cette tragédie sans fin. Une femme légèrement vêtue ou encore, qui lève le coude, est une femme, croit-on toujours, qui se promène avec « fuck me » écrit sur le front. Et ça ne se limite pas aux jeunes mâles en rut. L’avocat des deux jeunes footballeurs de Steubenville, en Ohio, accusés plus tôt cette année d’avoir violé une fille qui était tombée dans les pommes, a plaidé qu’elle avait donné la permission « en se saoulant ». À Cole Harbour, N.-É., une page Facebook créée par une jeune femme en soutien aux deux violeurs, affirme que l’agression de Rehteah Parsons était un acte « consensuel ».
« Le viol est encore vu comme une irrépressible envie de baiser, une compréhensible indiscrétion », écrit Samatha Toubey, dans le Globe and Mail. Quoi de plus normal pour des hommes, surtout jeunes, de vouloir se mettre. Mais il y a un corollaire extrêmement pervers à cet axiome. Non seulement s’attend-on à ce que les femmes leur soient disponibles sexuellement, en sautant dans cette arène, les femmes signent leur ruine. Ce n’est pas par hasard si on insulte des femmes comme Hillary Clinton, Alison Redford et Pauline Marois à coups de « slut » et « bitch », des insultes à connotation sexuelle, sur les réseaux sociaux. La sexualité est l’outil par excellence pour remettre les femmes à leur place. Bien des stéréotypes ont sauté en ce qui concerne les femmes, mais pas celui-là.
Ce qui se passe n’est donc pas innocent. On peut d’ailleurs se demander si l’épidémie d’agressions sexuelles, soutenue par une industrie pornographique en folie et l’image hypersexualisée des femmes, n’est pas une riposte, justement, à la libération des femmes. Une façon de limiter, inconsciemment ou pas, la place que les femmes prennent sur la place publique.
Le temps est venu de dire : ASSEZ.








