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    Réhabiliter Roberval sans déboulonner Cartier

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	Roberval n’était ni un courtisan désœuvré et désargenté ni un intrigant qui aurait «tassé» Cartier par trafic d’influence, comme beaucoup l’ont prétendu.</div>
    Photo: Commission de la capitale nationale
    Roberval n’était ni un courtisan désœuvré et désargenté ni un intrigant qui aurait «tassé» Cartier par trafic d’influence, comme beaucoup l’ont prétendu.
    La rumeur dorée
    Roberval et l’Amérique
    Bernard Allaire
    Commission de la capitale nationale/Musée de la civilisation/éditions La Presse
    Québec, 2013, 159 pages
    Pour la plupart des Québécois, Roberval n’évoque plus aujourd’hui qu’une ville située sur la rive du lac Saint-Jean. Mais cette ville tient son toponyme d’un personnage méconnu et décrié de notre histoire, Jean-François de La Rocque de Roberval, qui tenta le premier d’établir une colonie de peuplement, au milieu du XVIe siècle, au cap Rouge, près de Québec. Un livre et une exposition permettront de mieux connaître le personnage et de découvrir enfin les résultats des fouilles entreprises en 2006 sur le site de ce premier établissement français en Amérique du Nord.


    Attention ! La rumeur dorée. Roberval et l’Amérique, de l’historien québécois Bernard Allaire, est un ouvrage capital dans la reconstitution patiente des origines de la Nouvelle-France. Car voici enfin démontré le rôle majeur joué par le sieur Jean-François de La Rocque de Roberval dans la première tentative de colonisation française en Amérique du Nord, de 1541 à 1543, au cap Rouge, plus de 60 ans avant Champlain !

    Des fouilles archéologiques entreprises en 2006 au confluent de la rivière Cap-Rouge et du fleuve Saint-Laurent ont déjà livré plus de 4000 artefacts témoignant de l’importance du site. Une partie de cette moisson fera l’objet d’une exposition au Musée de l’Amérique française, à Québec, dès le 1er mai prochain.

    Si le seigneur protestant Jean-François de La Rocque est si longtemps resté dans l’ombre du marin catholique Jacques Cartier, c’est en raison, bien sûr, de sa foi calviniste, mais aussi de sa réputation de courtisan désœuvré, de carriériste et même de pirate (!), colportée de chroniqueur en historien pour ne pas nuire à l’image de Cartier, qui a seul personnifié le mythe fondateur de la présence française en Amérique.

    Bernard Allaire, qui réside en France, a pu dépouiller toutes les archives françaises disponibles sur Roberval (vers 1495-1565). L’historien souligne qu’il n’a pas cherché à déboulonner le personnage de Cartier, mais plutôt à réhabiliter Roberval, injustement « diabolisé » par des générations d’historiens qui n’ont jamais pris la peine de retourner aux sources.
     
    Un militaire pour défendre une colonie

    À la faveur d’une trêve dans la guerre sans merci que se livraient François Ier et l’empereur Charles Quint, La Rocque fut chargé par le roi de France, en janvier 1541, d’établir avec l’aide de Cartier une première colonie de peuplement en Amérique du Nord. Cartier avait déjà effectué deux voyages d’exploration de 1534 à 1536, mais cette fois la mission était tout autre : soumettre le pays, y établir une colonie viable et vérifier la fameuse « rumeur dorée » : y avait-il, oui ou non, des métaux précieux en abondance au Canada ?

    Contrairement à la légende tenace qui veut que Roberval ait « volé » à Cartier la direction de cette troisième expédition, Allaire prouve que François Ier arrêta son choix sur le sieur de Roberval, ingénieur et militaire de carrière, d’une part, parce qu’on avait besoin d’un militaire aguerri pour protéger la future colonie et, d’autre part, parce que le roi était convaincu que Cartier n’avait pas la compétence nécessaire pour encadrer un projet colonial d’envergure.

    L’auteur démontre aussi de façon convaincante que Roberval n’était ni un courtisan désœuvré et désargenté ni un intrigant qui aurait « tassé » Cartier par trafic d’influence, comme beaucoup l’ont prétendu. « Car, en fait, Cartier ne fut jamais réellement relégué au second rang lors de cette expédition : on plaça plutôt à ses côtés le sieur de Roberval comme gestionnaire militaire pour libérer le Malouin des tâches matérielles et administratives de la colonie afin qu’il puisse vaquer aux explorations sur lesquelles on fondait tant d’espoir. »

    Le problème, c’est que les flottes de Cartier et de Roberval ne purent jamais partir en même temps comme prévu de Saint-Malo et de Honfleur, mais à presque un an d’intervalle. Pourquoi ? Parce que, sur décision du roi, quelque 140 prisonniers de droit commun devaient accompagner quelques centaines de paysans, d’artisans et de militaires pour aider les colons aux travaux lourds. Le premier établissement français en Amérique sera en partie une colonie pénitentiaire ! Or le « ramassage » des prisonniers fut beaucoup plus long que prévu. Par ailleurs, Roberval, une fois ses navires prêts à prendre la mer, fut chargé par le roi de capturer les vaisseaux espagnols passant près des côtes françaises, avant de pouvoir prendre la route de l’Amérique. Cartier partit donc le premier le 23 mai 1541.

    Cartier et Roberval se croisèrent à Saint-Jean, Terre-Neuve, le 8 juin 1542, le premier décidé à retourner en France après avoir perdu plusieurs dizaines d’hommes aux mains des Iroquoïens, le second arrivant avec une centaine de militaires pour protéger la colonie. Contre les ordres de Roberval, Cartier s’enfuit de nuit avec ses navires, ce qui entacha à jamais sa réputation auprès de la cour. Les « métaux précieux » qu’il rapportait avec lui se révélèrent faux. Roberval, lui, parvint au cap Rouge en juillet 1542, où il retrouva intacts les deux forts construits par Cartier en haut et en bas de la falaise. Il rebaptisa France-Roy le site d’abord appelé Charlesbourg-Royal par Cartier.

    Roberval dut à son tour abandonner le site du cap Rouge en juillet 1543 par ordre du roi, qui avait besoin de ses services pour combattre les Espagnols et les Anglais. Roberval n’a donc jamais « abandonné » la colonie et comptait même y revenir une fois la guerre terminée.
     
    Pour Bernard Allaire, l’expédition de 1541-1543 ne fut pas l’échec souvent décrit dans les livres d’histoire : elle permit de dissiper le mirage des métaux précieux et démontra qu’il était possible d’entretenir une colonie le long du Saint-Laurent, même en hiver.
     
    L’ouvrage de Bernard Allaire, rigoureux, agréable à lire et enrichi de nombreuses illustrations couleur, permet enfin de démêler la part de ragots, de préjugés et de dérapages idéologiques qui ont faussé le portrait d’un personnage fascinant et méconnu de notre histoire.

     
    Collaborateur












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