Lui, ses souliers
Le chemin le moins fréquenté
Il est des destins singuliers auxquels on ne peut tourner le dos. Ils s’annoncent, mine de rien, et vous talonnent jusqu’à ce que vous emboîtiez le pas. Pèlerin, apôtre ou simple vagabond ? Chez nous, on dirait « quêteux ». Jean Béliveau a consacré 11 années à parcourir les routes du monde, parti faire une marche un matin du mois d’août 2000, pour ne rentrer qu’en 2011 et être passé par les cinq continents. L’exploit tient de l’ordinaire pour un homme en crise de milieu de vie qui ne voit plus d’horizons s’ouvrir à l’âge de 45 ans. Tout le monde peut marcher. Mais il relève de l’extraordinaire en matière de détermination et d’obstacles logistiques surmontés avec 4000 $ en poche au départ.
Lui, son chariot et ses 54 paires de chaussures ont usé la surface du globe, près de 80 000 kilomètres, en laissant une très légère empreinte de carbone. Jean Béliveau, ex-entrepreneur en enseignes lumineuses, n’avait jamais voyagé plus loin que les chutes Niagara, ne parlait pas l’anglais et ne s’imaginait pas que les cultures, la politique, le climat, la géographie et les religions puissent dresser des frontières aussi radicales entre les peuples et les mentalités.
Cinq continents plus tard, et plusieurs déserts intérieurs traversés, le grand gaillard natif de l’Estrie avoue qu’il s’est ennuyé de la neige le long du parcours. De la nei-ge…
Il a eu faim, soif, chaud, froid, il a eu peur, a eu mal et souffert mille morts, mais il a appris à vivre selon un rythme lent, celui de la marche, au présent. « J’ai la nostalgie de l’humilité », me confie celui qui a subi le retour comme son tsunami culturel depuis un an et demi.
« En Amérique, ce fut le choc des valeurs ; en Afrique, celui de la spiritualité ; en Europe, la politique ; en Asie, l’environnement ; et en Australie, la rétrospective du voyage tout entier », résume le marcheur, qui s’est mis en mode « retour » après cinq ans et demi, quelque part dans un bled perdu de Hongrie.
Il parle de l’Occident avec des mots coupants, s’est sensibilisé à l’environnement, au gaspillage des ressources, aux inégalités sociales générées par les pays puissants. La pauvreté est devenue une richesse pour cet homme simple. Dans son passeport, 64 tampons aux douanes et de nombreux visas (même iranien, une rareté) témoignent de son parcours insolite de grand voyageur. Il aurait aimé s’attarder sur l’île de Bornéo, au Mozambique et en Iran…
Citoyen du monde
Nous sommes nombreux à ne découvrir qu’aujourd’hui le parcours de Jean Béliveau, à l’heure où son récit paraît aux éditions Flammarion Québec sous la plume vive et bien trempée de la journaliste Géraldine Woessner, qui en a fait un livre d’aventure écrit à la première personne. On dévore sans se lasser ce pèlerinage dont le déclencheur - une crise existentielle - s’est mué en marche dédiée à la paix pour les enfants. Et on voit déjà le film qui pourrait en être tiré avec Javier Bardem dans le rôle-titre. Par ici Hollywood ou Almodovar.
Faisant équipe virtuellement avec lui et venant à sa rencontre une fois l’an, la femme de Jean, Luce Archambault, a également subventionné en partie l’entreprise de son mari en lui envoyant 5000 $ par an « sur son vieux gagné ». Onze lunes de miel plus tard dégustées à Quito, Santiago, Alexandrie, Istanbul, Sydney ou Vancouver, Luce se dit que son soutien n’avait rien de si inusité : « Peut-être qu’on ne serait plus ensemble s’il était resté ici… », glisse-t-elle.
Cette jeune retraitée, tout sauf matante, est aussi fière que Jean du chemin parcouru. Comme Pénélope, elle a tissé sa toile en l’attendant : « C’était une autre sorte de Toile, me dit-elle. J’ai beaucoup travaillé sur le site Web (wwwalk.org), sur les photos, à préparer son arrivée partout où il passait, à attirer l’attention des journalistes. »
Entre immense solitude et foules en liesse, Jean a vécu de tout et reçu l’aumône, surtout chez les plus démunis. On lui a offert de la nourriture, le gîte, des femmes (!), du thé, de l’eau (qu’il n’a jamais filtrée), de la vodka (non plus), du tabac, de la drogue, de lui laver les pieds, des souliers, des gris-gris, des orthèses (en Corée), une opération de la prostate (merci l’Algérie !), des billets d’avion et de l’argent.
Un pur inconnu rencontré en Provence a fait venir sa fille et sa petite-fille de cinq ans, qu’il n’avait jamais rencontrée, lors de son passage en Allemagne, chez son fils. L’apôtre Jean s’en est remis à la Vie, à la Providence, et d’une certaine façon sa naïveté l’a protégé. « J’étais naïf au départ… et je le suis resté », m’explique-t-il avec son grand sourire débonnaire.
Cet homme a conservé une fraîcheur peu commune, s’intéresse à l’autre comme rarement chez les spécimens de cet âge. Jean n’est qu’ouverture et curiosité, s’émerveille d’un rien. Si les fous et les poètes peuvent changer le monde, ne sous-estimons pas la cohorte plus rare des naïfs, épargnés par le cynisme et la cruauté de l’existence.
Le retour d’Ulysse
Aujourd’hui, Ulysse doit s’accommoder d’un monde où rien ne se vit au présent, où tout est planifié, une existence enfermée dans sa course vers l’avenir. Lui qui fut itinérant et sans domicile fixe durant plus d’une décennie, marche encore ses dix kilomètres par jour comme une méditation retrouvée.
La liberté, mot vaste, s’avère un fourre-tout romantique dont Jean a fait le tour, même en prison, où « on l’a fait » séjourner. Au bout de sa route, il a retrouvé sont port d’attache, son indéfectible Luce.
Ce 16 octobre 2011, le duo improbable a parcouru le dernier kilomètre, de la place Jacques-Cartier jusqu’à la maison, seuls ensemble, main dans la main, échappant aux caméras, amis, enfants, badauds. Qui, d’Ulysse ou de Pénélope, a fait un long voyage ? On ne le saura jamais. Mais, chose certaine, ces deux-là auront des choses à se dire en silence, en se berçant sur la galerie de leurs vieux jours. Si s’aimer c’est regarder dans la même direction, mieux que quiconque ils peuvent fermer les yeux.
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Twitter: @cherejoblo
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JoBlog
No steak
En ce jour traditionnellement maigre, l’essai du journaliste français Aymeric Caron me semble tout indiqué. Dans No steak (en français), le végétarien aguerri nous explique pourquoi le nombre d’humains sur la planète — 10 milliards en 2050 — va nous obliger à revoir notre alimentation carnivore. Aymeric entame son récit au Québec et s’intéresse autant aux végétariens et végétaliens qu’aux omnivores. Le mec n’aimait pas le tofu, il en raffole aujourd’hui, après avoir vécu deux ans en Chine. Il nous donne huit raisons de ne plus manger de viande, de volaille ou de poisson. La première ? « Parce que la viande détruit la planète. » Lorsque mes amis écolos cesseront d’en manger, je lâcherai mon bazou…
La vache à lait
Et lorsque vous en aurez terminé avec No steak, je vous suggère de lire Vache à lait. Dix mythes de l’industrie laitière d’Élise Desaulniers (Stanké). Le réflexe premier du nouveau végé est de se tourner vers le fromage. Erreur. Un kilogramme de fromage équivaut à 80 kilomètres en auto… et il faut 10 kilos de lait pour faire un kilo de fromage. Si vous achetez du fromage importé, c’est 46 % de plus de CO2. Desaulniers, une végétalienne, a fait ses devoirs, nous explique même qu’il vaut mieux pour un écolo être végé que locavore (manger local). L’industrie laitière risque de ne pas aimer beaucoup ses propos éclairants. Nous sommes loin des campagnes maternelles de publicité du lait.














