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Éteindre les lumières

Elle est entrée en silence, comme un fantôme, sans doute habituée de traverser le monde sans qu’on lui prête attention.

C’était il y a cinq ans, par une journée de fin d’hiver comme la dernière semaine. Météo molle de neiges humides et de ciels gris. J’étais venu, pour un article, ramasser quelques miettes du quotidien des sans-abri dans un point de chute pour les bouches affamées dans le quartier Saint-Sauveur de Québec.


Au détour d’un couloir, je l’avais croisée. Le responsable de l’endroit m’avait dit : les femmes comme celle-là, on n’en entend jamais parler. Elle a trois enfants, mère de famille monoparentale. Elle cumule trois boulots moins qu’ordinaires. Elle vient ici toutes les semaines parce qu’elle n’y arrive pas, parce qu’elle a beau s’accrocher, ce sont des haltères qui lui pendent aux pieds et la lestent. Le poids des factures s’accumule trop vite. Et les revenus si petits s’envolent comme des poussières.


Elle vient ici toutes les semaines pour nourrir ses enfants, me racontait le responsable du refuge. On lui donne des pâtes, du riz, de la soupe en conserve. Elle repart avec une boîte pleine. Pour les habiller aussi, on lui trouve des trucs, surtout pour l’hiver. Elles sont des dizaines, des centaines comme elle.


Ça fait cinq ans, et je me souviens parfaitement de ce visage doux et triste parce qu’il est devenu pour moi un symbole. Celui d’une pauvreté scandaleuse qui va contre tout ce que prêche cette société de l’égalité des chances.


Si j’en fais une chronique en forme d’écho qui répond à ce souvenir, c’est parce que ma mémoire a été éperonnée par l’article de ma collègue Isabelle Porter sur l’appauvrissement des travailleurs, ce jeudi. Elle y étale les résultats d’une recherche qui raconte en chiffres l’histoire de ces gens auxquels on a dit : travaille, et tout ira bien. Sauf que tout va mal, parce que ce n’est pas toujours vrai qu’on fait sa chance. Parce que l’effort ne paye pas toujours. Parce que la vie est parfois une salope.


L’échec du système, ce n’est pas seulement cette dépendance à l’aide sociale dont les commentateurs de droite font des tartines de prêt-à-penser sur lesquelles ils saupoudrent quelques chiffres et beaucoup d’ignorance. Là où plus rien ne tient, c’est quand on décourage ceux qui font tous les efforts possibles pour ne pas avoir à vivre aux crochets de l’État. Mais comme me l’avait dit le responsable du refuge, leurs salaires faméliques les maintiennent dans une écrasante pauvreté, et ils seraient au fond mieux servis par l’aide sociale, puisque les factures ingérables seraient prises en charge par l’État. Les lunettes de la plus vieille, le dentiste du petit dernier, par exemple.


La solution ? Une hausse significative du salaire minimum, bien sûr. Ce qui fera sûrement hurler les petits employeurs, mais plus encore les grandes chaînes qui carburent aux McJobs et aux salariés jetables. Pour ces dernières, mais surtout pour leurs actionnaires, la pauvreté est une importante source de profit.


Et c’est son invisibilité qui la rend particulièrement révoltante, parce qu’on est là devant des vies brisées malgré l’effort, dans un parfait anonymat. C’est le destin trop peu raconté de gens qui font tout pour s’en sortir, sans y parvenir.


On leur a dit : travaille, tu seras fier. Qui sait ce qui reste de cette fierté quand on ne parvient à manger que grâce à la charité, bien qu’on travaille comme un fou ? Dans ce visage que je garde en mémoire, il n’y avait aucun contentement. Pas de colère non plus. On aurait dit un sentiment neutre, un silence troublant. Comme lorsqu’on vient d’éteindre toutes les lumières.

 

Religions


Comment ne pas revenir sur ma dernière chronique quand je vous vois si nombreux, si loin dans le champ ? Charge inutilement fielleuse, tas de merde, imbécile analyse de surface… Les descriptions n’ont pas manqué. Mais il y en a qui devraient mieux lire avant d’aussi habilement étaler leur vocabulaire.


Parce qu’il ne s’agissait pas d’une attaque contre le Vatican ni contre la religion. Seulement un constat : nous n’allons plus à l’église, les scandales et les contradictions de l’institution religieuse ont éloigné la population de celle-ci ; alors, comment expliquer l’engouement pour l’élection d’un pape autrement qu’en constatant qu’il s’agit d’une fabrication médiatique ? C’est la question à laquelle je tentais de répondre.


J’en conviens, mon humour douteux a quelque chose de choquant. Et à la fin, évoquant le participant « abruti » d’une téléréalité, vous aurez lu par ma faute, puisque ce n’était pas clair, que je parlais du cardinal Marc Ouellet. Mais je n’ai jamais voulu dire de l’homme d’Église que c’est un abruti. Étant donné la Vérité dans laquelle il embaume son jugement critique et les hauteurs morales vers lesquelles il se hisse pour mépriser ses ouailles, « minable » eût été plus approprié.

 
 
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