À l’école du premier amour
Lettre au dernier des romantiques
Mon beau B,
Tu aurais fait un magnifique chevalier, un troubadour plus probablement, équipé d’une viole, une pastourelle pour toute armure. Je t’imagine chanter sous les fenêtres d’une belle alanguie comme lorsque tu grimpes dans les arbres avec ton amoureuse et la contemple, telle une oiselle posée sur ta branche. L’attraperas-tu ? S’envolera-t-elle en emportant ton coeur ? Perdrez-vous des plumes à ce nouveau jeu ? Il n’y a pas d’âge pour aimer, et 9 ans, c’est suffisamment de printemps pour essayer d’éclaircir le mystère d’une vie.
Aimer d’amour ou aimer l’amour ? Être romantique, c’est se voir condamné à souffrir mille morts en retour de se sentir exister un peu, de tendre vers un idéal. Le romantique est un tendre guerrier, sentimental, sensible, prêt à mourir pour la grandeur du geste, en oubliant parfois pourquoi il aime.
Les mots doux furtivement glissés, comme ceux que tu échanges en classe, me rappellent ces chatons qui font leurs griffes sur les rideaux. Parfois, ils y grimpent aussi.
Je t’ai vu espérer, tergiverser, soupeser, foncer, soupirer, flotter, t’inquiéter, te liquéfier, désespérer, angoisser, t’effondrer, reprendre vie, te détacher. Tu as connu en accéléré le premier amour - plaisirs d’amour ne durent qu’un moment -, la première peine - chagrins d’amour durent toute la vie -, le rejet, les retrouvailles, puis la sagesse qu’on tire de l’épreuve. « Tu sais, maman, tu avais raison. L’amour, ça ne rend pas si heureux. »
Ben voilà. Ça dépend comment on aime, et surtout qui.
Et puis, on ne cultive pas les mêmes attentes à 9 ans qu’à 90. Si j’ai déjà eu la maladresse de minimiser tes élans, tu m’as vite rappelée à l’ordre ; les maux de coeur ne sont pas moins douloureux à ton âge qu’au mien. Simplement, à 9 ans, le coeur est peut-être plus pur, plus innocent, et il attend nécessairement plus de l’amour parce qu’il n’a pas encore fait l’expérience de la déception.
L’insécurité des amoureux est une épreuve partagée à tous les âges de la vie. C’est le prix à payer pour avoir accès aux mirages, au cercle d’argent qui auréole chaque nuage, à l’illumination passagère, à cette forme de magie qui ma gnifie tout sur son passage, un accès privilégié aux portes de la conscience aiguë. Ça n’a rien à voir avec la couleur des yeux, c’est chimique, comme le chocolat. Oui, oui, je sais, Pâques s’en vient… Et le chocolat se mérite, pas l’amour.
Chère Joblo
Tu voulais des conseils, comment faire avec les filles pour qu’elles nous aiment toujours. Je t’ai expliqué que mon surnom, Joblo, me venait de ces années où je rédigeais un courrier du coeur dans ce journal et que ce n’était pas si différent pour les grands que pour les petits. D’abord, je t’avais prévenu, il faut se méfier des belles filles. Elles sont plus courtisées, forcément, et souvent plus compliquées. La compétition qui les entoure rend le prix convoité. Tu auras été prévenu, c’est de l’ouvrage.
Toi, tu veux une belle fille un peu mystérieuse, et elle désire un chevalier qui va la conquérir et avec qui elle va se sentir encore plus belle, pré-fé-rée. Mais gare à l’empressement : « L’amour, c’est comme un oiseau, tu vois ? Tu le laisses se poser sur ta paume. Si tu le serres trop dans ta main, il va étouffer et mourir. Et si tu ouvres ta main trop grande, il va partir. Il faut que ta main soit comme un nid. »
Tu m’as jeté un regard soupçonneux. Hein ? Elle écrivait ça dans son journal ? Pffff. Tu t’es demandé si je signais une chronique ornithologique.
Je t’ai parlé des adultes que tu connais qui ont éprouvé de grandes peines d’amour à ton âge. Robert, tiens, qui parle encore de sa Barbara, à l’âge de huit ans. Malgré sa cinquantaine avancée, il se rappelle chaque détail comme si c’était le moteur de sa première auto.
Il était follement amoureux mais elle a déménagé en Ontario avec ses parents, en plein milieu de l’année, au coeur de l’énamourement. Ça l’a tué, ses notes ont chuté, il a fait une petite dépression et ni ses parents ni son prof ne se doutaient pourquoi. Souvent, quand on est petit, on vit notre amour en secret. Parce que les grands pourraient l’abîmer ou se moquer. On couve l’oiseau.
Elles sont toutes pires
L’autre soir, une vedette racontait à TLMEP avoir rencontré la femme de sa vie à 9 ans. Ça fait 40 ans que ça dure et ils dansent toujours ensemble. Ses yeux s’illuminaient lorsqu’il parlait d’elle. On sentait qu’il avait encore 9 ans à ses côtés.
Ça t’a donné de l’espoir. Les romantiques ne veulent pas entrevoir la fin. Ils ont bien raison. Que vaut une histoire dont on connaît déjà l’issue ? C’est bon pour les cochons ou les éteignoirs.
C’est comme mon amie Léa ; elle aimait l’ami de son frère. Il avait 8 ans, elle en avait 10. Elle n’osait pas le lui dire. Alain, qu’il s’appelait. Il a subi un accident ; en tombant, une côte a perforé son foie. Il en est mort. Léa a toujours regretté de ne pas être passée aux aveux. Elle s’est sentie coupable qu’il meure sans se savoir aimé.
Tu sais quoi ? Emporté par la vie ou la mort, l’amour fait mal. La première peine n’est pas la pire. Elles sont toutes pires. Et on s’en rappelle toujours. « On voudrait mourir pour se soustraire, mais il se trouve que, le plus souvent, on survit », ai-je lu dans L’amour en miettes. Dans la table des matières de ce très joli livre, on trouve les mots « jaloux », « hémorragie », « intranquillité », « passion », « obsession », « pureté », « résurrection », « séquelles », « espoir », « maladie », « foi ».
L’amour, c’est tout ce bouquet d’émotions. Et même d’autres que tu inventeras. Parce qu’il faut être un peu magicien, comme en cuisine. Dans L’amour en miettes, l’auteure prétend aussi que l’amour, ça repousse, comme du chiendent. Même déchus, même déçus, nous espérons toujours, nous renfilons nos gants de jardinier. Enfin, pour la plupart…
Le printemps n’en finit plus de neiger mais on sait que le froid se lassera. La pire erreur serait de croire que les arbres sont morts alors que demain, il ne suffira que d’entailler pour voir jaillir la sève. Tu as tous les printemps devant toi, et tant de sève à faire bouillir.
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Twitter.com: @cherejoblo
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Adoré Code galant ou art de conter fleurette d’Horace Raisson. L’amour et ses émois évoluent si peu. Les codes, oui. Du XIXe siècle à aujourd’hui, on retrouve les mêmes soupirs. « Jeune ou vieux, bien ou mal, sot ou sage, une fois au moins l’homme doit aimer ; et du hasard d’un premier amour dépend trop souvent la somme de bonheur de la vie entière. » Un charmant petit livre qui explore l’avant, le pendant et l’après des épanchements. On y apprend qu’il y eut des cours d’amour en France, au Moyen Âge, de 1150 à 1200. La belle époque ! Aimer s’apprend. À mettre dans les mains de tous les amoureux de l’amour. Raisson, ami et collègue en écriture de Balzac, a publié avec lui Code des gens honnêtes ou l’art de ne pas être dupe des fripons. Ça aussi, ça ne change pas !
Aimé L’amour et l’amitié (Les goûters philo, Milan jeunesse). Ce petit bouquin explique aux enfants, à partir de 8 ans, ce qu’est l’amour, l’amitié, quels sentiments éveillent ces deux états si proches l’un de l’autre. La jalousie, la tentation d’être un (ou une) autre, le besoin d’exclusivité, avouer son amour, la trahison, s’aimer soi-même… Tout y est pour amorcer les discussions, en classe ou à la maison.
Succombé au charme de Si l’amour m’était conté… de David Lelait-Helo. Ces 50 contes sélectionnés par l’auteur, fables chinoises, légendes apaches, paraboles arabes ou africaines, récits yiddish ou tziganes, n’ont que quelques pages et nous font voyager à travers une sagesse millénaire. Ils parlent de tendresse, de désir, d’ensorcellement, de magie de l’amour contre la noirceur de l’humanité. À lire aux enfants durant mille et une nuits, avant de faire de beaux rêves.
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