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    L’aide sociale a un visage

    Derrière les chiffres, il y a des humains. Qui sont ces gens visés par les changements à l’aide sociale?

    Quand une prestation d’aide sociale de 604 $ par mois s’envole aux trois quarts en logement et électricité, il reste bien peu pour le transport, les vêtements, le téléphone et… la nourriture.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Quand une prestation d’aide sociale de 604 $ par mois s’envole aux trois quarts en logement et électricité, il reste bien peu pour le transport, les vêtements, le téléphone et… la nourriture.
    Les visées du gouvernement Marois en matière de réinsertion au travail d’une portion des assistés sociaux du Québec sont-elles réalistes ? Avec le quotidien de ces gens souvent démunis se profile un profond décalage entre les discours et la réalité…

    Hochelaga-Maisonneuve. Mardi soir de pluie fraîche. Le sous-sol d’une ancienne école angle Pie-IX et Lafontaine est investi par un groupe bigarré, bonnes âmes fragilisées par une vie à la dure, bonnes gens pauvres de moyens mais riches de coeur. Ces hommes et femmes réunis ici ont à tout le moins ceci en commun : ils ont faim.


    « C’est macaroni collectif mardi soir », avait lancé plus tôt Solange Laliberté en guise d’invitation. À l’aube de la soixantaine, Solange est assistée sociale depuis une séparation datant de la fin des années 1990, mais elle a trouvé sa voie : « Je suis une militante bénévole non rémunérée. Ce qui me rend heureuse, c’est aider mes semblables, les plus mal pris que moi. »


    La femme dynamique qui anime cette soirée a cuisiné le macaroni gratiné pour tout le monde. « Ce soir, je n’ai pas mangé, confie-t-elle ensuite. Des fois je fais ça parce que ça permet à quelques-uns de s’en reprendre une autre part. » À preuve : certains ont traîné un petit plat pour se rapporter un « en cas ».


    Quand une prestation d’aide sociale de 604 $ par mois s’envole aux trois quarts en logement et électricité, il reste bien peu pour le transport, les vêtements, le téléphone et… la nourriture.


    Le discours et la réalité


    Les assiettes sont bien remplies. Certains mangent en placotant avec le voisin de table, mais d’autres se sustentent en grand silence, manteau sur le dos, tuque sur la tête, emmurés on dirait dans leur univers. À n’en pas douter par certains regards, cet univers n’est pas rose. Et on peine, en devinant le lourd baluchon de vie qui pèse sur certaines épaules, à réconcilier cette réalité avec le voeu formulé par le gouvernement Marois : retourner au travail ces bénéficiaires de l’aide sociale.


    Côté théorie, on peut aisément aligner les données : d’ici 2016, 700 000 emplois seront à pourvoir au Québec. En 2012, 7 % de la population du Québec vivait avec l’aide sociale, dont 108 000 enfants. La stratégie « Tous pour l’emploi », qui veut inciter le retour au travail de « personnes éloignées du marché du travail », prévoit l’ajout de 25 millions sur trois ans. Mais côté réalité, on ose le demander : les employeurs s’arracheront-ils vraiment ces travailleurs « expérimentés » ? Québec projette de supprimer l’allocation de 129 $ versée par automatisme aux prestataires de 55 ans en guise de reconnaissance d’une « contrainte temporaire au travail liée à l’âge ». On repousserait cet âge de transition à 58 ans. On propose donc à tous ceux qui reprendront le chemin du travail un montant plus imposant (195 $ par mois) le temps que durera le parcours de réinsertion à l’emploi.

     

    La roue qui tourne


    Dans le sous-sol du centre communautaire, la voix de Caroline monte doucement, alors qu’après avoir engouffré leurs macaronis, les convives membres de l’Association pour la défense des droits sociaux du Montréal métropolitain (ADDS-MM) en sont rendus à discuter précisément des visées de la ministre Agnès Maltais. « Moi, je l’sais que ça va faire leur affaire. Ça va être encore la roue qui tourne. On te propose un programme, pis tu y crois, pis t’es content parce que tu y crois, pis tu te formes, tu prends une petite job où on veut de toi le temps que le gouvernement paye le salaire, pis après on te lâche. Tu retombes au chômage, pis après ousque tu retournes ? Sur le BS. C’est juste d’occupationner le monde, leur affaire. Tabarnane, où on va avec ça ? »


    Solange Laliberté a vécu cette « roue qui tourne » : dans sa vie d’assistée sociale, elle a goûté à des programmes de réinsertion à l’emploi mais vécu aussi le rejet des employeurs, puis le retour à l’aide sociale, chaque fois encaissé un peu plus durement, comme un nouvel échec. « Les gens pensent qu’on est fiers d’être sur l’aide sociale ? Plusieurs ont honte ! Ils n’en parlent pas. Et quand t’envoies 500 demandes et que tu n’as pas de réponse, c’est très dur sur l’estime. Les gens finissent par croire qu’ils sont bons à rien. »


    Sans compter que, malgré toute la bonne volonté du monde - et du prestataire, et de l’employeur -, la plus petite dépense peut devenir l’obstacle qui empêchera la réinsertion. Les assistés sociaux rencontrés multiplient les anecdotes troublantes : la fois où une place en garderie inexistante a saboté une perspective d’emploi. La fois où les 50 $ exigés du médecin pour remplir le formulaire attestant d’une incapacité n’ont pas permis de donner accès à l’allocation additionnelle. Cette nuit où un assisté social atteint du cancer parti de Rimouski à Témiscouata pour suivre une chimiothérapie a dormi dans son auto au coeur de janvier parce qu’il n’avait pas de quoi payer l’hôtel, remboursé par le gouvernement, mais hélas 30 jours après réception de la facture…


    C’est Sylvain Lacroix qui raconte cette anecdote terrifiante illustrant les ravages de l’extrême pauvreté. Il rageait mercredi de n’avoir pu rencontrer l’équipe politique de la ministre Maltais à Montréal, lors de la manifestation destinée à protester contre son projet de règlement. Venu du Bas-du-Fleuve, il comptait exactement lui parler de l’hiatus entre théorie et réalité, et raconter le récit des assistés sociaux des régions.


    Depuis le fond d’un rang, l’incitation au travail peut coûter… cher. « Ça ne marchera pas, leur projet ! On va vous forcer à suivre une mesure, à rentrer dans une petite case. Et les 195 $ promis pour trouver une job qui n’existe pas, on sait même pas à quoi ça va servir. Si c’est pour suivre des cours, quelqu’un qui part du fond de son rang pour aller à l’école, il va toute le dépenser en gaz. Tout le monde arrive en dessous avec ça. Ça marche pas », ajoute M. Lacroix, un ex-assisté social de Témiscouata qui travaille désormais à aider ses pairs.

     

    Parcours de vie difficile


    À l’assemblée de l’ADDS d’Hochelaga, Véronique lève la main. En secouant sa longue chevelure rousse bouclée, la femme lance un cri du coeur : « Pourquoi ils parlent pas de nous, les médias, quand ils parlent de la réforme ? Comment ça qu’on nous voit jamais ? Pourquoi les étudiants, eux autres, ils les ont eus, les médias, mais jamais nous ? » Plus tard, la femme de 54 ans raconte ce qu’elle aimerait qu’on décrive plus souvent : cette pauvreté qui détruit ceux qui la vivent.


    « Les assistés sociaux, c’est souvent des gens déprimés, qui ont vécu des choses difficiles, des abus, de la violence, des maladies physiques, de la toxicomanie. Plusieurs ont des maladies mentales, ils sont dans la rue, ils vivent d’immenses dépendances affectives, ils ont besoin de tendresse. Il y en a qui n’ont même plus l’énergie de prendre soin d’eux, et ceux-là, je vous le dis, ils sentent pas bon. Qui voudra les employer ? Pourquoi on le dit pas, ça ? Il y a des gens qui ont des maladies physiques qui les font tellement souffrir qu’ils finissent par avoir des problèmes de santé mentale. Mais le pire, c’est la solitude. Ce monde-là est seul, parce que les gens les fuient. Comme si la pauvreté ça pouvait s’attraper. »

     

    Avec cinq enfants


    Gabrielle n’a pas trop le temps de s’informer du fin détail des réformes projetées par Québec : avec cinq enfants, dont quatre de moins de cinq ans, elle court après les minutes ! Mais elle en sait suffisamment pour avoir peur que les changements ne percent son budget déjà troué.


    Elle et son conjoint vivent tous deux de l’aide sociale. Si le règlement est adopté, avec la suppression de l’allocation pour contrainte temporaire de 129 $ accordée en raison de la garde d’un enfant de moins de cinq ans, son budget total de 1060 $ par mois sera diminué de 260 $. Avec un 5 et demie à 715 $, faites le calcul : il ne reste que 85 $ pour l’électricité, le téléphone, la nourriture, les vêtements, alouette !


    « Moi, ce que je voulais de ma vie, c’était avoir une grosse famille », écrit la jeune femme de Joliette dans un courriel. « Mais là, je regrette un peu la vie que je vais donner à mes enfants s’ils peuvent même pas avoir le minimum. »  













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