Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    La bataille des corvées

    En 25 ans, les jeunes mères ont perdu 1 heure et demie de temps libre par jour

    <div>
	La famille Fiset-Gauvreau de Québec. Le père Jean-Michel, la mère Marie-Ève, l'aînée Maya, Charles, et la petite Blanche.</div>
    Photo: Yan Doublet - Le Devoir
    La famille Fiset-Gauvreau de Québec. Le père Jean-Michel, la mère Marie-Ève, l'aînée Maya, Charles, et la petite Blanche.
    Les mères en font-elles trop ? Les pères en font-ils assez ? Malgré les progrès de l’égalité au Québec, le partage des tâches domestiques et de la gestion du foyer demeure un irritant majeur pour beaucoup de femmes, surtout quand les enfants entrent dans le décor. L’égalité dans le partage des tâches est-elle possible ?

    «Je rêve du jour où on entendra plus des femmes dire “Mon chum m’aide” », lance Sophie Legault. Cette « coach de vie » vient de publier un livre intitulé Femmes à bout de souffle.


    « Dans les cours d’école, le moindrement que tu prêtes l’oreille, tu comprends que la vie ne se fait pas allègrement…, résume-t-elle. Quand mes amies viennent à la maison, on placote sur le bord de l’évier et elles me disent qu’elles n’en peuvent plus. Elles sont écoeurées de tout faire puis l’homme ne sait plus trop où se mettre là-dedans. »


    Son livre est loin d’être le premier à traiter du sujet. Des émissions de télévision aux magazines féminins, les femmes sont bombardées de conseils et d’articles sur comment « mieux vivre » et gérer leur temps. Il y a quelques mois, l’article Why we can’t have it all d’Anne-Marie Slaughter résumait bien l’ampleur du problème, même aux plus hauts niveaux de l’establishment américain.


    Le phénomène n’a rien d’un mythe. Selon une récente étude de l’Institut de la statistique, les jeunes mères ont perdu en moyenne 1 h 30 de temps libre par jour depuis une génération. Les pères aussi ont perdu du temps libre depuis 1986, mais la différence n’est pas significative.


    Cet essoufflement des femmes est-il causé par l’échec à atteindre l’égalité ou par l’impossibilité de concilier la vie de famille avec le travail et la société de consommation ?


    Pour l’auteure française Élisabeth Badinter, la persistance des inégalités joue pour beaucoup dans l’équation. En investissant le monde du travail, les femmes comptaient sur leurs conjoints pour compenser, selon elle.


    Les exigences se multiplient


    Étudiante en sociologie à l’Université Laval, Julie Garon complète une maîtrise sur le partage des tâches. Elle note qu’en plus, les exigences ne cessent de se multiplier. « Il y a 50 ans, quand tu avais huit enfants, tu n’allais pas les cajoler chacun pendant des heures et leur dire qu’ils étaient beaux. Le linge n’était pas parfait et la nourriture n’avait rien de gastronomique. » Certes, les choses s’améliorent et les pères en font beaucoup plus que dans le passé. Ainsi en 25 ans, leur contribution aux tâches domestiques est passée en moyenne de 29 à 40 % au Québec.


    Or, le partage des tâches reste une notion difficile à mesurer et il faut prendre les sondages avec un grain de sel, selon Hélène Charron de la Chaire Claire-Bonenfant de l’Université Laval. Les hommes ont tendance à surestimer ce qu’ils font et les femmes font le contraire, fait-elle remarquer. « Comme les femmes avaient toute la responsabilité de ça avant, dès qu’elles en perdent un peu, elles ont l’impression que c’est partagé. Et les hommes, dès qu’ils s’investissent un peu, pensent la même chose. On ne voit plus l’écart à cause des transformations qui ont eu lieu. Mais l’écart est encore là. »


    Le progrès est incontestable, note Diane-Gabrielle Tremblay, chercheuse à la TELUQ spécialisée dans les congés parentaux. Toutefois, il est limité. « Les hommes font de plus en plus les courses et s’occupent de plus en plus des enfants. Par contre, la planification de la rentrée scolaire, par exemple, et l’organisation en général sont moins là. »


    «Aider» la conjointe


    Dans les sondages, la grande majorité des pères disent vouloir « aider » leur conjointe. Mais l’égalité constitue un tout autre défi. Ainsi, dans la majorité des cas, le domaine des tâches domestiques et l’organisation générale du foyer sont assumés par la mère. Selon l’ISQ, les pères d’enfants d’âge préscolaire consacraient en 2010 une moyenne de 4,4 heures aux travaux domestiques contre une moyenne de 7 h pour leurs conjointes.


    Par ailleurs, beaucoup de femmes refusent d’inscrire le problème dans une logique féministe. Même si elle dénonce la passivité des hommes, l’auteure Sophie Legault préfère se présenter comme une « féminine » et dit avoir pratiquement capitulé pour ce qui est d’une plus grande participation des pères. « Je ne suis pas découragée, je suis réaliste. J’ai lâché ce rêve-là. »


    Les solutions qu’elle mentionne dans son livre supposent toutes exclusivement une réorganisation de la vie de la femme. Elle parle d’une amie qui décide d’alléger son horaire. Une autre a décidé de changer de travail. Ou encore, on opte pour du temps partiel. Selon Mme Legault, le gouvernement devrait d’ailleurs encourager davantage le travail et les garderies à temps partiel.


    Elle n’est pas la seule à voir les choses ainsi. L’auteure Annie Cloutier a fait beaucoup de bruit récemment avec sa sortie publique sur la maternité. Selon elle, on déprécie trop le travail à la maison et notre priorité devrait aller à le « valoriser ». Pour favoriser la réinsertion professionnelle des mères, pourquoi ne pas reconnaître dans les curriculum vitae la valeur des compétences acquises à la maison ?


    Jeune, elle a décidé d’interrompre ses études pour rester à la maison et s’occuper des enfants. Elle raconte qu’elle était à l’époque une « altermondialiste » critique du système, que ce choix correspondait à ses valeurs. Elle reproche aux féministes de valoriser uniquement le travail.


    Or, d’autres comme Hélène Charron, croient que la seule façon de valoriser le travail domestique est de forcer les hommes à s’y frotter davantage. « Oui, il faut critiquer l’organisation du travail », dit-elle, mais « il ne faut pas que ce soit juste une affaire de femmes ».













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.