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    Pères à temps plein un jour...

    Les pères qui restent seuls avec les enfants pendant une partie du congé parental vont davantage s’impliquer dans les tâches familiales par la suite

    Jean-Michel Fiset et Marie-Ève Gauvreau se partagent les tâches de fin de journée en y intégrant leurs enfants Maya, Charles et Blanche.
    Photo: Yan Doublet - Le Devoir Jean-Michel Fiset et Marie-Ève Gauvreau se partagent les tâches de fin de journée en y intégrant leurs enfants Maya, Charles et Blanche.
    Malgré le succès du programme de congé de paternité, les pères sont peu nombreux à se prévaloir de davantage que le congé de base. Préoccupé par la question, d’autant qu’on estime que c’est l’une des clés d’une égalité accrue entre les sexes, le Conseil du statut de la femme a entrepris une étude sur le sujet.

    Père de trois jeunes enfants, Jean-Michel Fiset a passé trois mois seul à la maison après la naissance de chacun des petits. Après trois mois passés seule, sa copine Marie-Ève Gauvreau retournait au travail et il prenait le relais. Dans son cas, la décision ne découlait pas tant d’une conviction que d’enjeux pratiques. Il était encore aux études ; elle travaillait.


    Aujourd’hui, les deux parents travaillent, mais les tâches sont séparées, explique Marie-Ève. « On partage les soirées pour nos activités personnelles - il a le lundi et le jeudi, moi j’ai le mardi et le vendredi. Pour les tâches ménagères, lui fait le lavage, la vaisselle et donne le bain aux enfants, en plus de faire les activités le week-end avec eux. Moi, je fais le ménage, le pliage du linge et les repas, et je vais aussi à certaines activités de week-end des enfants. »


    La répartition a été pensée en fonction des faiblesses et des forces de chacun. « On a regardé ce qu’on aimait le mieux faire pour que ce soit bien fait. »


    Plusieurs chercheurs croient que les pères qui restent seuls avec les enfants pendant une partie du congé parental vont davantage s’impliquer par la suite. « On pense que ça peut influencer le partage des tâches », soutient Olivier Lamalice, chercheur au Conseil du statut de la femme.


    « Le père doit apprendre à s’occuper seul de l’enfant, savoir où sont les choses, comment s’en occuper, aller chez le médecin, et tout et tout. De cette façon, il peut devenir un parent sur un pied d’égalité avec la mère. »


    Il ajoute qu’actuellement, « le problème, c’est que la mère va être considérée comme le principal parent. Parce qu’elle s’est arrêtée pendant presque un an, c’est elle qui a pris les rendez-vous chez le médecin, qui connaît les dossiers de santé. Donc, s’il y a un problème à la garderie, par exemple, qui on appelle ? La mère. »


    Des exemples en Suède, en Islande et en Allemagne


    Surtout, cela permettrait de contrer la tendance de beaucoup de mères à présumer que les hommes sont moins capables qu’elles de réaliser telle ou telle tâche. Ces derniers pourraient ainsi acquérir une sorte d’expertise, une compétence reconnue et la confiance qui l’accompagne.


    Pour encourager les pères à jouer un rôle accru, l’Islande offre un congé de parental de trois blocs de trois mois. Les trois premiers mois sont pour la mère, les trois qui suivent sont réservés au père et les trois suivants peuvent être pris par l’un ou l’autre. En Suède, chaque parent a droit à deux mois et en Allemagne, on offre aux parents deux mois supplémentaires aux douze prévus quand le père prend au moins deux mois.


    Du côté de la France, le président François Hollande prépare une réforme du congé parental pour accroître la contribution des pères. Actuellement, les Français peuvent avoir jusqu’à six mois de congé parental pour le premier enfant, et jusqu’à trois ans dès le deuxième, mais comme le soulignait cette semaine le quotidien Libération, les pères ne représentent que 3,5 % des bénéficiaires.


    La question se pose aussi au Québec. La présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville-Dechêne, compte documenter l’impact du congé parental sur la répartition des tâches. Elle se demande notamment si la formule islandaise pourrait être reprise au Québec.


    D’autant que le programme actuel a ses limites. Selon un sondage mené en 2011 pour le Conseil, les trois quarts des pères prennent un congé de paternité. Or la grande majorité (presque 100 %) le prennent en même temps que la mère. De plus, une minorité seulement (environ un père sur trois) prennent une part du congé parental.


    Un brin cynique, Sophie Legault, auteure du livre Femmes à bout de souffle, avance que lorsque la mère est présente, les pères n’aident pas nécessairement. « Ça fait deux ans et demi que je me penche sur ce sujet-là. J’ai souvent entendu des femmes dire que pendant le congé parental, les papas rénovent le sous-sol et vont faire de grands projets autour de la maison… »


    Le Conseil vient de lancer une étude afin de comprendre pourquoi les pères utilisent peu le congé partagé. « Parmi ceux qui prennent le congé parental, les pères prennent deux semaines en moyenne sur les quelque 30 semaines qui sont partagées », note M. Lamalice. « Cette donnée ne bouge pas depuis l’adoption du programme en 2006, et si ça se trouve, il y a un glissement vers encore moins de semaines partagées. »


    Professeure à la TELUQ, Diane-Gabrielle Tremblay est une spécialiste des congés parentaux. Selon elle, il faut réserver des congés aux pères si on veut qu’ils en prennent. « Ce qu’on observe clairement dans toutes les comparaisons internationales, c’est que les pères vont prendre vraiment les périodes qui leur sont réservées », dit-elle.

     

    Le recours au temps partiel


    Des considérations pécuniaires peuvent aussi jouer un rôle, selon Hélène Charron de la Chaire Claire-Bonenfant de l’Université Laval. « Comme les hommes gagnent encore souvent plus que les femmes, il y a beaucoup de calculs qui se font. La personne qui reste à la maison est celle qui gagne le salaire le moins élevé. Aussi, les femmes sont souvent dans des secteurs d’emplois [comme la santé, la fonction publique] où c’est plus réglementé et moins pénalisant de prendre de longs congés. »


    Et plus le milieu est défavorisé, plus c’est prononcé, ajoute-t-elle. « On a fait récemment un sondage auprès de 1200 femmes où on leur demandait si elles accepteraient un emploi moins bien rémunéré pour mieux concilier travail et vie familiale. On a été complètement étonnés de constater que plus les femmes venaient de milieux économiques difficiles, plus elles étaient prêtes à accepter. »


    Au-delà du congé réservé aux pères, Mme Charron pense qu’il faut aussi que le milieu du travail s’adapte. « Pourquoi n’y aurait-il pas des congés à temps partiel ? Pourquoi les parents ne pourraient-ils pas se partager le congé parental et travailler à temps partiel ? »


    Les politiques peuvent-elles vraiment faire la différence ? Pour Diane-Gabrielle Tremblay, les progrès des 10 dernières années le montrent bien. « Les programmes [de congés parentaux] ne changent pas les choses du jour au lendemain. Par exemple, chez nous, en six, sept ans, c’est devenu plus normal qu’un père demande un congé de paternité ou parental ou qu’il s’absente pour s’occuper de son enfant. On peut penser que le rôle du père va se transformer aussi. »


    Selon elle, l’impact pourrait aller au-delà des jeunes familles. « Notre hypothèse, c’est que s’il devient capable de prodiguer des soins de manière indépendante, ça peut jouer aussi sur les soins des personnes âgées et des malades. Chez les proches aidants, le tiers sont des hommes. »


    ***

    Papa entre le Québec et la Suède

    Père d’un garçon de 9 ans et d’une fille de quatre ans, Markus Enger a passé deux ans au Québec entre 2009 et 2011. À l’époque, c’est lui qui s’occupait de la petite à la maison pendant que sa femme complétait un postdoctorat à l’Université Laval.

    « Il y a plus de pères en Suède qui passent beaucoup de temps à la maison », observe-t-il. Mais il ajoute que « le Canada était beaucoup plus égalitaire qu’il le croyait » avant de s’y installer. D’emblée, lors de son passage à Québec, « personne » ne lui a donné l’impression qu’il était « anormal » que ce soit lui qui reste à la maison.

    Un travail aussi

    Il ajoute que même en Suède, beaucoup d’hommes sont ignorants en ces matières. « J’ai rencontré beaucoup de pères qui ne comprennent pas à quel point c’est du travail de rester à la maison avec un enfant. Ils ont l’impression que c’est plutôt relax, que ce sont des journées tranquilles, qu’on peut faire ce qu’on veut. »

    « Quand tu restes à la maison pendant que ta femme travaille, tu finis par comprendre comment t’occuper de tout. Il faut faire la cuisine, le ménage, le lavage. Tu réalises que ce n’est pas quelque chose qui se fait par magie. »

    Âgé aujourd’hui de 40 ans, Markus réside à Uppsala, au nord de Stockholm. Il travaille comme intervenant auprès de jeunes ayant un handicap auditif. Mais pour lui, la famille passe clairement avant le travail. « Quand je vais prendre ma retraite à 65 ans, je ne crois pas que je vais regretter de ne pas avoir travaillé tout le temps. Si je regrette quelque chose, ça va être d’avoir trop travaillé et de ne pas avoir passé assez de temps avec mes enfants. »

    Jean-Michel Fiset et Marie-Ève Gauvreau se partagent les tâches de fin de journée en y intégrant leurs enfants Maya, Charles et Blanche.












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