Un kiwi et des femmes
et aux femmes de ne pas se combattre.» – Frédéric Beigbeder
Je ne sais trop ce qui me charme le plus chez l’humoriste Boucar Diouf ; la tendresse de son regard, sa vieille âme, la « craque » qui laisse siffler le blizzard entre ses dents d’en avant et nous empêche de le prendre trop au sérieux, ses cheveux crépus qui attendent la récolte d’on ne sait quel fruit exotique, son accent bâtard à la fois enfant d’Afrrrique et rejeton de Gaspésie, ce mélange d’intelligence sensible et d’itinérance attachante, ou son authenticité métissée.
L’ex-kiwi de la télé estivale est Matanois par alliance, moi, je le suis de conception. Ça fait de lui mon frère d’eau douce ; j’en cherchais un, justement. « 80 % cacao », me lance-t-il en montrant sa craque, celle des dents.
Boucar venait du pays des zébus et des arachides avant d’adopter celui de la crevette et du froid. Il raconte son enfance et ses déboires d’immigré en mariant l’humour de la tradition orale, la sagesse et le fatalisme africain, mais on sent toujours une pointe de tristesse percer quelque part dans ce regard qui en a vu d’autres. Il rigole pour la faire oublier, pour berner la garce.
Nostalgie du pays de l’enfance ? Sans doute un peu. Un Sénégalais expat ne s’adapte pas au froid comme un poisson - le sujet de sa thèse de doctorat en océanographie à l’Université de Rimouski. Après avoir défendu cette thèse, Boucar a réalisé que sa spécialité n’avait aucun débouché possible dans un pays où il fait 40 degrés à l’ombre. Alors il est resté se les geler par solidarité et par obligation. Contre toute logique, il fréquente le salon de bronzage plusieurs fois par semaine pour survivre au blues de l’hiver. Il sera bientôt 100 % cacao.
Si je souhaitais offrir ce Sénégalais sympa aux femmes en cette journée qui leur est dédiée, c’est qu’il apporte une lecture bien différente de nos différences et de nos différends puisqu’il nous fréquente depuis 21 ans, a marié une Matanoise dans la plus pure tradition sénégalaise et a fabriqué des enfants métissés. « Mon fils me dit : “ Papa, toi, tu es Africain, moi, je suis Québécois. ” Ça fait seulement six ans qu’il vit ici !. Les sociétés multiculturelles qui ont réussi, c’est quand les racines se chicanent mais que les feuilles se retrouvent dans le ciel. »
Polygamie et biologie
Son père de 86 ans a eu 19 enfants, marié avec quatre femmes, et Boucar compte huit soeurs et frères « directs ». « Ma mère est l’actionnaire majoritaire et la première femme », raconte le conteur. Pour lui, la polygamie demeure source de maux de tête et de chicanes de ménage. Ce qui ne l’empêche pas de comparer : « Au Québec, c’est ce qui arrive de toute façon, à la fin : les hommes se retrouvent avec un harem… » Simplement, ils sont plus vieux.
C’est ce qui est fascinant avec Boucar : il réussit à établir des similitudes malgré l’océan de différences. En sa qualité de scientifique, d’océanographe, Boucar apporte toujours une lecture particulière des relations hommes-femmes, une vision plus biologique aussi. « Au Sénégal, les femmes font tout, l’homme ne lève pas le petit doigt. En arrivant ici, j’ai été étonné par la force et l’indépendance de la femme québécoise. J’étais déstabilisé ! Et puis, j’étais pas pire comme étudiant à l’Université de Dakar, alors qu’ici, je me faisais torcher par des filles dans les examens. Ça m’a fait réaliser qu’un des facteurs du sous-développement de mon pays, c’est qu’on maintient 50 % de la population dans l’ignorance. C’est le Québec d’il y a 70 ans. »
Boucar a enseigné la biochimie durant huit ans à l’Université du Québec à Rimouski et constaté que, sur les dix premiers de classe, il y avait huit filles. « Ça va faire des problèmes, ça en fait déjà. La société ne s’est pas encore adaptée à cette réalité. Mais dans la nature, c’est s’adapter ou périr. Les hommes qui refusent ces faits vont disparaître. Les femmes n’ont même plus besoin de nous pour faire des enfants ! »
Et Boucar de me raconter - parce que ses explications ont toujours l’allure d’un conte - qu’au XVIe siècle, le spermatozoïde était représenté par les scientifiques avec un bébé dedans. « La femme était le pot de fleurs qui faisait pousser le bébé. Ç’a pris 110 ans pour qu’on accepte que l’ovule avait un rôle à jouer ! C’est la même chose maintenant, il y a encore des zones de résistance, dans les c.a., les entreprises, mais ça va tomber. On l’a eue, notre chance. C’est le tour des femmes. Je le vois, je le sens ! Ç’a pris 110 ans pour les ovules… nous serons à l’autre extrême dans 100 ans, les hommes vont descendre dans la rue pour protester », rigole ce XY totalement égalitariste.
Le pantalon et la ceinture
« Y a un proverbe chez nous, en Afrique, qui dit : “ La femme est la ceinture du pantalon de l’homme. ”» Même si la société dont il est issu est matriarcale, Boucar reconnaît que la femme reste « en bas ». Comme les Noirs au Canada, qu’il compare au pâté chinois. Les Blancs au-dessus, les Jaunes dans le milieu et les Noirs en dessous. Avec le ketchup, les Rouges, à côté. La métaphore fait sourire.
Boucar maîtrise parfaitement cet art délicat pour parler du racisme, moins provocant qu’un Dieudonné, que nous adorons tous les deux malgré ses positions tranchées. « C’est le meilleur, il est inégalé. Ses controverses, c’est sa vie, mais sur scène, c’est un comique hors pair », dit-il.
Face à la misandrie pratiquée ad nauseam dans l’humour québécois, Boucar constate que la voie demeure facile, amplifiée par la loi du marché : « Parler des relations hommes-femmes, ça marche toujours. L’homme est un gnochon parce que ce sont les femmes qui achètent les billets de spectacle, et elles ne viennent pas pour faire rire d’elles ! »
Éternel retour du balancier, en somme, cette bataille des sexes. Mais, pire que cette guerre du genre humain pour un Africain errant entre Dakar, Matane, Québec et Montréal, il y a la bataille du climat, tout aussi énergivore et inégale : « Moi, je dis dans mes spectacles que les Québécois sont tellement tannés de l’hiver, à la fin, qu’ils se mobilisent pour bouffer les derniers bancs de neige avec de la tire d’érable ! »
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Twitter.com : @cherejoblo
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Ouvert grands les yeux à l’expo Contes défaits au Musée de la femme de Longueuil (notre photo). Les mises en scène de la photographe Dina Goldstein sont saisissantes de cruauté et d’hyperréalisme. Les contes de fées en prennent plein le chignon, les femmes sont confrontées à un imaginaire qu’elles traînent depuis l’enfance. Si jamais vous passez par là, c’est par ici: museedelafemme.qc.ca.
Noté que les Rendez-vous de la francophonie, dont Boucar Diouf est le porte-parole, ont débuté aujourd’hui et se poursuivent jusqu’au 24 mars. Une foule d’activités, partout au pays, à faire en cette relâche, et en fran-çais.
Visionné l’excellente émission Dis-moi tout avec l’animatrice France Beaudoin et son invité Boucar Diouf, sur le site de Télé-Québec. Un détour ludique en cette semaine de relâche, à regarder avec les enfants. Boucar répond à leurs questions avec un naturel désopilant. « À l’école, c’est comme à la toilette, il faut se forcer », leur dit-il. En voilà un qui sait parler aux enfants (et aux femmes).
Aimé le site http://lesfeministes.com, un paquet de femmes qui répondent à des questions sur le féminisme, les femmes qu’elles admirent, leurs engagements. On y retrouve notamment Marie Plourde, Pénélope McQuade, Paule Baillargeon (qui nous rappelle cette phrase de John Lennon : « Woman is the nigger of the world », « La femme est le nègre du monde ») et un tas d’autres belles inconnues. Je l’ai envoyé à mon féministe de mari pour qu’il participe. Ça manque d’hommes qui n’ont pas peur des mots.
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JoBlog
Les hivers de grâce
Ce n’est pas souvent que je vous emmène au théâtre; mais si c’est pour causer philo ou redécouvrir le philosophe du XIXe siècle Henry David Thoreau... Ses pérégrinations en solitaire sur les rives du lac Walden ont enfanté une œuvre où la nature, la spiritua- lité, la politique s’entremêlent pour éveiller les consciences déjà grisées par le progrès. Éloigné de la civilisation durant deux ans, Thoreau aura pris des notes et publié en 1854 ce récit de vie d’un reclus amant de la simplicité volontaire, sous le titre Walden, or Life in the Woods.
Sur scène, une intention poétique, un trio d’acteurs qui incarnent trois facettes de Thoreau et une ambiance profonde comme le lac. Curieusement, les propos de Thoreau sur l’écologie et la nature sont demeurés actuels. À voir et à méditer. Jusqu’au 16 mars à l’Usine C.
Suite de la pitounisation à l’écran
Pour faire suite à l’article de mon collègue Stéphane Baillargeon intitulé Beautés espé- rées (samedi 2 mars 2013), ce texte de la politologue Sophie Heine est à lire, expli- quant bien le pouvoir économique sous-jacent à cette culture de l’apparence qui en- carcane les femmes et les transforme en produits.
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