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    Comme une sorte d’écologie

    Mathieu, Élise et Julie ont 32, 25 et 29 ans. Ils ont l’air d’étudiants qui tuent le temps à la Brûlerie entre deux cours, avec leurs ordis, leurs iPhone, leurs feutres Sharpie et leurs cahiers de croquis. Sauf qu’ils bossent en m’attendant et que le café, c’est un peu une extension du bureau. Ils sont leur propre patron et travaillent dans le Web et les communications. Leur rapport aux réseaux sociaux relève d’une sorte de ponctuation qui rythme leurs jours, si bien, que leur lien au monde est à la fois réel et virtuel. Un peu de magazines, beaucoup de Pinterest. Des rencontres en chair et en os et des messages en masse sur Facebook.

    Ils font partie d’une génération dont on prétend qu’elle est la plus individualiste de l’histoire, rivée à ses écrans, obsédée par ses envies de choses. Toutes ces jeunes solitudes alignées devant des écrans dans la vitrine des cafés avec des écouteurs fixés aux oreilles renvoient exactement cette image d’ultramoderne prostration. Et pourtant, ces trois-là, avec quelques amis, sont peut-être en train de changer le monde des affaires en même temps qu’ils réinventent le sens du réseau social, le temps de sauver de la fermeture leur pizzeria favorite.


    Incapable de défrayer les coûts de la pose d’un nouveau système de ventilation, étranglé par les factures de ses fournisseurs et le loyer à payer, Olivier, de la pizzeria Gemini, croyait devoir fermer ou vendre.


    « Il ne voyait pas d’autre solution », raconte Julie, qui ne connaît pas le proprio, sinon comme cliente. Mais elle aime l’esprit de ce commerce, la qualité des produits. Et aussi la douce folie de ce type qui rebondit dans son resto comme dans les entrailles d’une machine à boule, le flot de ses paroles quittant sa bouche avec une intensité qui devrait agacer, et qui pourtant charme sa clientèle. Avec quelques compères, dont Élise et Mathieu, Julie tâte le terrain sur Facebook, proposant un marché à leurs amis de l’ère Zuckerberg. Une campagne de financement pour aider Olivier à se relever. 50 $ en échange de la promesse de deux pizzas lorsque le resto pourra rouvrir, soit un peu plus que le montant réel qui figure au menu, histoire de donner un coup de pouce supplémentaire au patron qui en arrache.


    « On s’attendait à une bonne réponse, parce qu’on avait déjà vu la popularité de campagnes de financement du même genre, mais on est quand même un peu surpris de la rapidité avec laquelle les gens ont réagi », raconte Mathieu.


    L’enthousiasme sur la page créée pour sauver Gemini mène rapidement à l’annexion à un site transactionnel, et en quelques jours, 16 000 $ sont amassés. Des amis artistes (Pishier et Pierre Bouchard) vendent à l’encan des portes qu’ils ont peintes. Des journalistes racontent l’histoire. Moi aussi, chez Catherine Perrin à Radio-Canada, lundi dernier.


    Mais je croyais alors qu’il s’agissait d’une histoire de bonté alors que c’est beaucoup mieux que ça.


    « On ne croit pas à cette idée que, parce que tu connais une mauvaise passe en affaires, tu devrais nécessairement fermer », avance Élise pour expliquer ce qui motive leur entreprise de sauvetage. Entre parenthèses, les trois disent : si c’était nous, on voudrait aussi qu’on nous aide.


    C’est ce qui m’intéresse le plus ici. Cette leçon d’altruisme qui se démultiplie en ligne, où des gens montent dans le train pour sauver un entrepreneur, justement au moment où les gouvernements et les chambres de commerce se demandent comment encourager les citoyens à se lancer en affaires.


    La solution est peut-être ici. Ou enfin, c’en est une : repenser le modèle pour qu’il ne repose plus seulement sur une communauté d’affaires, sur une idée du marché comme un groupe de consommateurs, mais un marché en tant que communauté. Un groupe qui partage des mentalités, des goûts, un espace de vie. Mais qui est aussi prêt à le défendre s’il va mal.


    Parce que ce qui ressort de cette histoire, c’est que le geste de ces gens-là n’est pas gratuit. Il est même drôlement intéressé.


    Ce qu’ils défendent, c’est leur propre intérêt. Ils veulent vivre dans une ville où l’on célèbre la différence et l’originalité qu’incarne Gemini. Ils défendent leur environnement, leur quotidien. Les affaires et le commerce sont un lien, pas seulement une source d’enrichissement. Et les réseaux sociaux servent à autre chose qu’à faire de la promotion : ils deviennent aussi une sorte de filet de sécurité numérique. Et si tu tombes, ils te freinent dans ta chute.


    Ce que protègent Mathieu, Élise, Julie, c’est un mode de vie qui passe par la diversité, la survie des espèces en quelque sorte. Leur truc, c’est plus qu’une économie. C’est comme une sorte d’écologie.













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