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    Point chaud – Disparition des dinosaures: les «météoristes» ont gagné

    «Une controverse scientifique est terminée jusqu’à preuve du contraire», dit le sociologue des sciences Yves Gingras

    Cette photo fournie par la police de la région de Tcheliabinsk, en Russie, montre un trou de six mètres de diamètre qu’aurait créé, au milieu d’un lac gelé, la météorite tombée vendredi.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Cette photo fournie par la police de la région de Tcheliabinsk, en Russie, montre un trou de six mètres de diamètre qu’aurait créé, au milieu d’un lac gelé, la météorite tombée vendredi.
    Yves Gingras en cinq dates
    • 1984: Doctorat en histoire et en socio- politique des sciences sur Les physiciens canadiens
    • 1986: Début de l’enseignement à l’UQAM
    • 1997: Début d’une chronique mensuelle aux Années-lumière, émission de culture scientifique de la Première Chaîne
    • 2005: Publication de The Social and Epistemological Consequences of the Mathematization of Physics
    • 2007: Prix Jacques-Rousseau saluant la multidisciplinarité de ses travaux
    Le hasard, c’est « la rencontre de deux séries causales indépendantes », selon une célèbre formule du mathématicien Antoine-Augustin Cournot, père du modèle de l’offre et de la demande. Eh bien, le hasard travaillait très fort vendredi quand deux événements astronomiques rares, marquants et autonomes ont surgi en même temps.

    Une météorite a d’abord implosé dans l’atmosphère provoquant une pluie de débris célestes et la panique dans un recoin de la grande Russie. Quelques heures plus tard, le gros astéroïde 2012 DA14 frôlait notre planète en y laissant une longue traînée de sueur froide.


    Ces événements n’ont a priori aucun lien entre eux. Comme il est tout aussi fortuit, mais franchement fascinant qu’au même moment, la revue américaine Science publie un article pour clore une fois pour toutes le long et sinueux débat sur les causes de la grande extinction de la fin du crétacé, il y a environ 66 millions d’années. La publication de l’équipe du professeur Paul Renne, du centre de géochronologie de Berkeley, donne finalement raison au clan dit des « météoristes » contre celui des « volcanistes ». Le hasard, ce peut aussi être la rencontre de trois séries causales indépendantes…


    Selon l’hypothèse développée en 1980 par le physicien Luis Alvarez et son fils Walter, les dinosaures ont disparu après la chute sur Terre d’une météorite de quelque 10 km de diamètre. En étudiant les couches géologiques, Paul Renne et ses coauteurs montrent maintenant que l’impact et la grande débâcle dinosaurienne se sont produits au mieux à 32 000 ans d’écart, soit presque rien en fonction des marges d’incertitudes. Science siffle la fin de la partie et le triomphe d’une nouvelle « révolution scientifique » selon une bonne vieille expression de l’historien des sciences Thomas Kuhn.


    « Quand on parle de révolution scientifique, on pense généralement à de grands bouleversements : Copernic arrive et bouleverse la cosmologie. Mais depuis le XVIIIe siècle, il n’y a plus de grands bouleversements semblables. On observe plutôt ce que j’appellerais des microrévolutions scientifiques », explique Yves Gingras, historien et sociologue des sciences, professeur au département d’histoire de l’UQAM. Les Presses universitaires de France publieront dans quelques jours sa synthèse intitulée Sociologie des sciences, 3950e livre de la célèbre collection « Que sais-je ? ». « L’explication de la disparition des dinosaures est de cet ordre micro plutôt que macro. Cette explication ne change pas nos conceptions de base de la science. En plus, la thèse météoriste date de plusieurs décennies. Elle était révolutionnaire quand les Alvarez l’ont formulée. À la longue, elle s’est imposée. »


    Dans son nouveau livre, Yves Gingras donne un autre exemple de microchangement, celui de la découverte du rôle de l’helicobacter pylori dans le développement des ulcères et des gastrites qui a valu le prix Nobel de médecine à une équipe australienne en 2005. « Jusque-là, tous les manuels disaient que le stress causait les ulcères, explique-t-il en entrevue. Les malades prenaient des antiacides. Je me souviens de mon père qui buvait du Maalox. »


    Évidemment, les compagnies d’antiacides ne l’ont pas digéré. « L’acceptation des preuves dans la communauté peut être perturbée par des éléments économico-sociaux, dit le sociologue des sciences. On imagine facilement que les médecins qui travaillaient pour les fabricants de médicaments contre les ulcères ont été sceptiques un peu plus longtemps devant la microrévolution. »

     

    Deux types de controverse


    La dernière partie de Sociologie des sciences porte sur ces déterminants contextuels des connaissances scientifiques en général et des controverses scientifiques en particulier, les contenus de la science ne dépendant pas uniquement de critères rationnels. Il existe deux types de controverses, explique alors le spécialiste. Il y a d’abord la controverse scientifique, comme celle autour de la cause de la disparition des dinosaures.


    « En fait, une controverse scientifique est terminée jusqu’à preuve du contraire, dit-il. Pendant 2000 ans, on croyait que la Terre était immobile au centre de l’univers et on avait de très bons arguments pour le croire. À partir de Copernic, des preuves du contraire l’emportent. »


    L’autre type de controverse est de nature publique et les exemples abondent : OGM, effet des ondes électromagnétiques, réchauffement de la planète… « Des peurs s’en mêlent et le débat peut devenir complètement irrationnel. Sur Terre, il n’y a pas un expert en science de l’atmosphère qui remet en cause les preuves du réchauffement. Ce sont les idéologues, des marchands du doute rattachés à des think tanks de droite qui remettent par exemple en cause l’existence d’un trou dans la couche d’ozone. En général, les controverses publiques sont liées à la technologie, aux applications de la science. »


    Là encore, les interprétations s’affrontent. Les objets célestes eux-mêmes stimulent les interprétations, surtout quand leur surgissement simultané attise la curiosité et les explications plus ou moins rationnelles.


    « Les météorites ont toujours été des signes de quelque chose d’important, conclut Yves Gingras. Le signe qu’un roi allait naître ou mourir ou gagner une guerre par exemple, selon les interprétations des astrologues. À partir du XVIIIe siècle, les mêmes objets perdent leurs références extranaturelles pour devenir des signes de menaces mécaniques. Seulement, les gens sont toujours prêts à interpréter les signes de manière non scientifique. Ils sont encore plus stimulés quand les objets venant du ciel, le lieu des mystères, se pointent par paire, en même temps. Mais ce n’est qu’un hasard… »

    Cette photo fournie par la police de la région de Tcheliabinsk, en Russie, montre un trou de six mètres de diamètre qu’aurait créé, au milieu d’un lac gelé, la météorite tombée vendredi. Yves Gingras
     
     
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