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    La langue du maître

    Faudra-t-il bientôt aller en France pour chanter Félix Leclerc ? C’est la question que je me suis posée en écoutant nos auteurs-compositeurs, réunis cette semaine à l’occasion du Forum sur la chanson québécoise. Plusieurs ont déploré le fait que l’école québécoise ne transmettait pas aux élèves ce patrimoine culturel pourtant parmi les plus riches du Québec. Je me suis alors souvenu que ma fille, qui a fait son primaire à Paris, avait eu la chance d’y apprendre deux chansons de Félix Leclerc : Le petit bonheur et la Chanson du pharmacien, véritable chef-d’oeuvre de finesse et d’intelligence. Vous imaginez ma joie lorsqu’elle est revenue à la maison avec ces deux textes dans son cartable.


    Je cite ces chansons, mais je pourrais en nommer des dizaines d’autres tirées du patrimoine commun que partagent la France et le Québec. Les professeurs de ma fille ne se sont jamais demandé si les chansons de Félix pouvaient « séduire » les petits Français. Ils savaient qu’elles méritaient d’être apprises peu importe qu’elles ne soient pas à la mode du jour, celle qui veut aussi que l’on chante en anglais.


    Alors que le Québec n’a jamais été aussi bilingue, nos élites n’ont jamais été aussi obsédées par la langue du maître. Un peu comme ces gens obèses qui ne sont jamais rassasiés. Faut-il que nous soyons colonisés pour nous inquiéter, comme on l’a fait cette semaine, de l’anglais médiocre avec lequel s’exprime Pauline Marois lorsqu’elle est à l’étranger.


    Qui donc s’est jamais inquiété des discours en anglais de Jean Charest à Bruxelles, une ville plus francophone que Montréal ? Qui s’est scandalisé du français de Stephen Harper au Sommet de la Francophonie ? Et je ne parle pas de ce qu’ont imposé à mes oreilles tant de ministres québécois et canadiens au cours des ans ! Avouons-le : nos élites tirent plus de fierté d’un premier ministre qui frime en anglais à Londres que d’un leader capable de trouver le mot juste en français à Trois-Rivières.


    Je n’ai jamais entendu mes collègues étrangers déplorer avec autant d’arrogance le niveau d’anglais d’Angela Merkel ou de Mariano Rajoy. Or, contrairement à Pauline Marois, ces chefs de gouvernement consacrent souvent une grande partie de leur temps aux affaires étrangères. La presse française aussi s’est toujours plus inquiétée des maladresses de Nicolas Sarkozy en français que de son incompétence bien connue en anglais. Colonisés, avez-vous dit ?


    Certaines de nos élites qui se dandinent au son de Radio Radio n’ont de cesse de rendre encore plus bilingue un peuple qui l’est pourtant déjà plus que les autres. Brandissant leur « ouverture AU monde » (… au monde anglo-américain s’entend), elles sont devenues incapables de comprendre que le rapport à l’anglais peut aussi en être un d’oppression. Car c’est bien d’oppression linguistique qu’il s’agit lorsqu’on impose l’anglais au travail à une aide cuisinière haïtienne que l’on a fait venir au Québec en lui faisant miroiter qu’elle pourrait travailler en français. Ainsi, les juges de la Cour suprême n’auraient plus besoin d’être bilingues, mais un simple guichetier du métro avec un diplôme de cinquième secondaire devrait l’être ! Les années cinquante seraient-elles de retour ?


    Imposer le bilinguisme institutionnel à de simples employés, c’est les mettre dans un état permanent d’infériorité. C’est les obliger à travailler dans une langue qu’ils ne posséderont jamais comme leur langue maternelle. C’est leur dire que leur langue ne sera jamais l’égale de celle du maître. Quelle minorité dans le monde représentant 8 % de la population peut se targuer de pouvoir imposer sa langue à tous ? Et que l’on ne me parle pas des touristes ! Il passe plus de touristes parlant anglais en une seule journée à Paris qu’en une année entière à Montréal. Or, ni les guichetiers ni les agents de la circulation ne sont tenus de parler anglais. Ce qui ne les empêche pas d’être courtois. Comme ceux de Montréal d’ailleurs.


    Il faut être sourd pour ne pas sentir ce nouvel engouement suicidaire pour l’anglais qu’ont récemment exprimé, dans une langue déjà créolisée, les jeunes francophones du groupe montréalais Dead Obies. « Pour nous, c’est pas une lutte qu’on mène pour le français, pour l’anglais, contre l’anglais whatever. [Tout ça] c’est des guerres du passé ! […] Dire que tout le monde à Montréal parle français, c’est un menti là ! […] Pis j’pense que [lutter pour le français] c’est une façon de diviser les gens, par le pouvoir qui est en place, de créer des questions de langues comme si, si tout le monde parle [parlait] français on va [allait] sauver le monde, get the fuck of that ! »*


    En 1839, le journaliste Étienne Parent écrivait : « L’assimilation, sous le nouvel état de choses, se fera graduellement et sans secousse et sera d’autant plus prompte qu’on la laissera à son cours naturel et que les Canadiens français y seront conduits par leur propre intérêt, sans que leur amour-propre en soit trop blessé. » Au moins le disait-il dans une langue intelligible.


     

    * Extrait d’une entrevue diffusée sur CISM FM le 6 décembre, où Dead Obies traite notamment les nationalistes de « suprémacistes blancs ».

     
     
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