Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?
    Abonnez-vous!

    C’était un temps où des réfugiés juifs étaient internés au Québec

    En mémoire de la Journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’Holocauste

    Entrée du fort de l’Île-aux-Noix situé au milieu de la rivière Richelieu, aujourd’hui dans la municipalité de Saint-Paul-de-l’Île-aux-Noix.
    Photo: Parcs Canada Entrée du fort de l’Île-aux-Noix situé au milieu de la rivière Richelieu, aujourd’hui dans la municipalité de Saint-Paul-de-l’Île-aux-Noix.
    Le titre de cet article a été modifié après publication.
    Les photos, imprimées sur du papier, défilent depuis quelques minutes dans les mains de l’homme qui cherche à se souvenir. Il y a un baraquement de bois, des jeunes attablés en train de lire, un homme et son journal allongé au deuxième étage d’un lit superposé en métal. Il y a des uniformes visiblement sombres, des barbelés, un traversier sur la glace, une porte énorme pour passer un mur de fortification épais, des miradors, et soudain, il y a une lueur dans le regard : « Helmut Kallman ! Je le connais. C’était un artiste, un musicien », lance Gregory Baum, les yeux posés sur la signature d’un dessin, celui du « camp de l’Île-aux-Noix », réalisé par ledit Kallman en 1943. « Il était dans ce camp, c’est vrai. Moi pas, à l’époque, j’étais dans un autre, à Sherbrooke ».

    À 90 ans, le théologien rencontré par Le Devoir jeudi dernier, à l’approche de la Journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’Holocauste, fixée tous les 27 janvier par l’Organisation des Nations unies (ONU), explore son disque dur cérébral avec assurance. Il relate ici son arrivée en bateau à Québec, son transfert en train à Trois-Rivières, puis au Nouveau-Brunswick, puis à Farnham et, enfin, à Sherbrooke, où le jeune Allemand, issu d’une famille moitié juive, moitié protestante a été « interné » dans différents camps de réfugiés à l’environnement franchement carcéral. Ça se passait entre 1941 et 1944, écrivant du coup un chapitre méconnu de l’histoire du Canada, dont M. Baum aura été finalement un témoin privilégié.


    « Moi, j’ai très bien vécu cette période, explique-t-il, la voix posée, les mots forcément teintés par une naissance à Berlin en 1923, attablé dans une petite pièce à la lumière tamisée de la maison Bellarmin à Montréal, où il travaille encore pour le Centre justice et foi. Pour les familles qui ont été séparées, pour ceux qui ont été extraits de force de la bourgeoisie, se retrouver dans ces camps, c’était difficile. Pour moi, j’avais 17 ans. J’avais tout à gagner. Ça a été une incroyable aventure. »

     

    Des civils encombrants


    Le fragment d’histoire a des tonalités étranges. À partir de 1940, le Canada, à la demande de la Grande-Bretagne, installe sur son territoire des camps pour y recevoir des prisonniers de guerre - ça, c’est connu -, mais également des réfugiés civils - ça, ça l’est moins -, des Juifs d’origine allemande pour la plupart, que Churchill ne voulait plus avoir dans les pattes sur son territoire, rappelle l’historien Matthieu Paradis, qui travaille à Parcs Canada et qui, depuis 2001, cherche à ramener dans le présent la mémoire de ce temps que les moins de 72 ans n’ont pas pu connaître. « À l’époque, ces civils étaient considérés comme des ennemis potentiels puisqu’ils venaient d’Allemagne ou d’Autriche, dans un contexte où parfois un réfugié pouvait dissimuler un agent qui s’infiltre, résume-t-il à l’autre bout du fil. Ces réfugiés civils vivaient dans des camps en Angleterre, sous la surveillance de militaires britanniques que Churchill préférait voir au combat plutôt que dans l’administration de camps pour des civils. Il a fait des pressions sur le Canada, qui a dû les prendre en charge. »

     

    Cible rouge


    Avec les yeux d’aujourd’hui, la mission a un caractère humanitaire évident, sauf que… ramenée au temps de la guerre, elle prend surtout le visage de militaires qui escortent ces civils dans des camps fortifiés où, les premières années, le quotidien se conjugue au temps des privations de liberté : les sorties ne sont pas permises, le courrier est intercepté, ces réfugiés doivent porter les uniformes des prisonniers de guerre marqués d’une cible rouge-orangée dans le dos, les dortoirs font l’objet d’inspections inopinées… « Ce n’est pas très accueillant, concède l’historien. Ces gens-là ont échappé aux camps de concentration en Europe pour se retrouver dans un camp fortement militarisé au Canada ». Et, bien sûr, sorti de son contexte, le tout peut laisser perplexe.


    L’attitude n’est pourtant pas étonnante, souligne M. Paradis en rappelant le vent antisémite qui souffle alors en peu partout sur l’Occident, sans épargner le Canada, ni même le Québec, où la peur de l’étranger nourrit alors quelques courants politiques populaires. Dans un document officiel de ce temps, un fonctionnaire fédéral parlant de ces réfugiés résume d’ailleurs l’esprit du temps en une formule : « zéro [de ces réfugiés sur le territoire canadien], c’est déjà trop ! ».

     

    Multiculturalisme


    Le cerveau de Gregory Baum, lui, a oublié ce climat délétère qui a accompagné ses premiers pas au Canada, préférant plutôt se souvenir des bonnes choses, avoue-t-il candidement. « Il y avait des intellectuels dans ces camps qui, rapidement, ont mis en place des systèmes d’éducation dont j’ai pu profiter, résume l’ex-réfugié qui, après avoir bourlingué en Suisse, être retourné en Allemagne, avoir vécu en Ontario, vit depuis 26 ans au Québec. Je me souviens aussi d’une dame assez remarquable qui était venue nous voir au camp et avait fait des pressions sur le gouvernement canadien, pour que l’on sorte de ces camps pour aller étudier à McGill avec des bourses d’études qu’elle avait amassées. En ce temps, le Canada n’avait pas de lois pour les réfugiés, c’est vrai. Mais c’est à partir de là que tout a peut-être commencé. »


    Matthieu Paradis le croit aussi, qualifiant même cette période de l’histoire de « fondatrice du multiculturalisme canadien ». « Ça a été la petite étincelle », dit-il, le début d’une ouverture qu’il est important de remettre dans son contexte, certes, d’explorer et de comprendre, car elle parlerait encore et toujours, selon lui, au présent.


    « La nature humaine a besoin de se faire rafraîchir la mémoire, dit-il. Sur les politiques économiques, comme sur les politiques raciales. » Il ajoute : « Cette partie inusitée de l’histoire nous parle de la pensée sectaire, du repli sur soi et de la façon dont le Canada a inversé une tendance pour tirer profit de la richesse d’une diversité. » Et, à une époque où les questions identitaires refont de plus en plus surface, « pouvant autant induire un repli sur soi qu’une ouverture sur le monde », ajoute le jeune historien, « il est bon de plonger sur ce passé, pour voir si l’on n’est pas en train de faire les mêmes erreurs ».


    Car, c’est bien connu : l’histoire ne se répète pas… à condition toutefois de l’aider un peu.

    Entrée du fort de l’Île-aux-Noix situé au milieu de la rivière Richelieu, aujourd’hui dans la municipalité de Saint-Paul-de-l’Île-aux-Noix. <div>
	Gregory Baum a séjourné dans un camp de réfugiés de Sherbrooke.</div>
Des gardes inspectent une caserne où étaient hébergés les réfugiés d’origine juive.
     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel