Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?

    Quels bigots?

    Le journaliste possède un immense privilège. C’est celui de vérifier sur place si certaines idées communément admises correspondent à la réalité. Comme j’ai eu le privilège de compter parmi les rares journalistes québécois présents à la manifestation de 400 000 personnes contre le mariage gay qui s’est tenue dimanche à Paris, je m’autorise donc à témoigner. Qu’on se le dise, cette manifestation n’avait rien du ramassis de bigots que certains se sont amusés à décrire.


    J’ai parcouru les cortèges pendant trois heures et parlé avec de nombreux participants, dont beaucoup de jeunes. Je n’y ai pas entendu le début d’un slogan homophobe. Le défilé était serein et fort peu politique. Certes, les manifestants étaient majoritairement de droite, et souvent catholiques, mais pas uniquement, comme en témoigne la présence d’homosexuels athées parmi les organisateurs. On a pu y apercevoir l’ancienne ministre socialiste Georgina Dufoix et la centriste Simone Weil, celle qui a donné son nom à la loi légalisant l’avortement en France. Comme grenouille de bénitier, on a déjà vu mieux !


    Loin de la caricature que certains s’amusent à dessiner, le débat qui a cours en France n’oppose pas de fieffés réactionnaires à de gentils progressistes. Ce serait trop simple. Il oppose plutôt deux conceptions du mariage, toutes deux d’ailleurs parfaitement légitimes.


    La première perçoit le mariage comme un simple contrat officialisant l’engagement et l’amour entre deux personnes. Selon ses défenseurs, il n’est plus lié à la famille et à la filiation puisque, par exemple, la moitié des enfants naissent aujourd’hui dans le cadre d’unions libres. Pour les tenants de cette conception du mariage, il n’y a donc aucun problème à en ouvrir le « droit » aux couples d’homosexuels.


    La seconde conception, partagée par une grande partie de la population française, définit plutôt le mariage comme une institution destinée à « faire famille » et à assurer la filiation. Comme l’ont expliqué plusieurs intervenants lors des audiences publiques tenues en novembre dernier, le problème n’est donc pas tant le mariage gay pris isolément que certaines de ses conséquences, comme la filiation, l’adoption et la procréation médicalement assistée (PMA).


    Les sondages le confirment : 60 % des Français se déclarent en faveur du mariage entre homosexuels lorsque la question leur est posée isolément. Mais ils sont 55 % à se prononcer contre l’adoption par les couples d’homosexuels. 63 % jugent même que tout enfant adopté devrait avoir droit à un père et à une mère.


    ***


    C’est ici que le bat blesse. « L’enfant adopté a, plus qu’un autre, besoin d’un père et d’une mère » afin de se reconstruire, disait récemment le grand rabbin de la France, Gilles Bernheim. Le « droit d’adopter », qui fait primer les besoins de l’adulte sur ceux de l’enfant, ne passe pas en France. Car il ne saurait y avoir de « droit à l’enfant » pour personne, insistent les opposants. « L’enfant n’est pas un objet de droit mais un sujet de droit », dit Bernheim.


    L’implacable logique de l’égalité brandie par les défenseurs de la loi fait aussi craindre que, comme au Québec, on offre la PMA aux couples de lesbiennes. Ce débat a beau avoir été reporté au printemps pour des raisons tactiques, la porte-parole du gouvernement Najat Vallaud-Belkacem ne cache pas son intention d’aller de l’avant. Or, contrairement à ce qui se passe aux États-Unis et au Canada, en France la PMA est un acte médical strictement destiné à pallier à la stérilité d’un des membres du couple en âge de procréer. En l’offrant aux lesbiennes, on en ferait un droit pour tous. Ce qui amènera de nombreux médecins à conclure que, s’il n’y a rien à soigner, cela ne concerne plus la médecine et la sécurité sociale, mais le commerce.


    Une fois l’égalité de tous les couples proclamée, de quel droit pourra-t-on interdire la gestation pour autrui (GPA) et le recours aux mères porteuses ? Une pratique formellement interdite en France (comme au Québec) au nom de la dignité des femmes. Le gouvernement n’a rien fait pour rassurer les opposants sur ces techniques de reproduction qui peuvent se transformer en véritables machines à fabriquer des orphelins… qui réclameront ensuite le droit de connaître leurs origines.


    C’est caricaturer le débat que de prétendre que ceux qui s’inquiètent sont des bigots. Ces mêmes inquiétudes ont d’ailleurs été formulées au Québec par la juriste Renée Joyal, selon qui les lois québécoises « ont été adoptées rapidement, sans véritable débat public, et à la suite de pressions exercées par des groupes d’intérêt ». Les conséquences sont graves, dit-elle : « Les déconstructions successives du mariage et de la filiation, auxquelles nous avons assisté ces dernières années, sont en voie de détruire un système de sens édifié à travers des siècles d’humanité […]. Nous sommes passés à une vitesse fulgurante de l’institution au contrat pour à peu près tout ce qui touche à la vie intime. »


    La loi sur le mariage gay sera certainement adoptée en France. Mais, au lieu de tout ramener à une chicane de bigots, réjouissons-nous que ce pays nous offre enfin un débat d’une telle richesse.

     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel