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    La vue des autres

    Étude sur la première rangée au cinéma

    Quel être normalement constitué (moins de six pieds treize pouces), arrivé pourtant à l’heure, dans une salle vide, se dirigeait volontiers à l’avant?
    Photo: Annik MH De Carufel - Le Devoir Quel être normalement constitué (moins de six pieds treize pouces), arrivé pourtant à l’heure, dans une salle vide, se dirigeait volontiers à l’avant?
    Cet après-midi-là, la poignée de cinéphiles venue voir En terrain connu de Stéphane Lafleur avait l’embarras du choix. Sans surprise, ils se sont éparpillés dans les sièges les plus prisés, au centre et au fond de la salle. Une seule a choisi la première rangée.

    Quel être normalement constitué (moins de six pieds treize pouces), arrivé pourtant à l’heure, dans une salle vide, se dirigeait volontiers à l’avant ? me suis-je dit avant de constater que cet irréductible était… Podz.


    Le réalisateur de Minuit le soir, 19-2 et L’affaire Dumont était donc de cette espèce de cinéphages incompris, attirée comme une mouche vers l’avant par les images lumineuses, quitte à se payer un torticolis au nom du 7e art. L’un de ces oiseaux rares que les autres examinent du haut des rangées éloignées tout en ruminant contre les écrans de poche allumés de ces sociophages incapables de la boucler pour les 122 minutes d’un film sur grand écran.


    C’est parce qu’il déteste les distractions au cinéma que Podz prend les devants. « Je veux que ma vision soit remplie par l’écran, je veux me perdre dans le film et dans l’univers du cinéaste », m’a-t-il expliqué, un an plus tard, dans une entrevue pas du tout sur le sujet. Preuve que même les disciples des sièges avant ont leurs préjugés, le réalisateur précise qu’en fait, il s’assoit plutôt dans la 2e ou la 3e rangée. « Jamais la première. Je me garde une petite gêne, quand même. »


    Honnis soient-ils.


    Car à la base, « les gens se fichent bien où ils vont s’asseoir, tant que ce n’est pas au premier rang », une fine vérité qu’écrivait l’économiste américain Thomas C. Schelling dans son analyse des comportements sociaux Micromotives and Macrobehavior (1978).


    Le Graal des exaltés


    Les exploitants de cinéma s’en confessent : ils placent en effet la première rangée le plus près de l’écran que leur permet le code du bâtiment, pour des raisons d’ordre financier. À sa défense, le président du cinéma Beaubien, Mario Fortin, ajoute qu’elle « est toujours trop proche selon certains spectateurs, alors que pour d’autres, elle est parfaite. Certains aiment la première rangée. On réussit quand même à combler ces sièges. »


    Pour séduire les réfractaires, le nouveau Cineplex VIP de Brossard a étoffé sa rangée avant de confortables sièges de cuir inclinables. Puisqu’il offre avec ses quatre salles une expérience cinéma « de première classe », plus intime avec 120 sièges au lieu de 500, le Cineplex se devait de rentabiliser chaque espace disponible.


    L’appât fonctionne. Si bien qu’un couple, qui supposait sûrement que seuls des névrosés voudraient s’asseoir là, a même chapardé mes places pourtant réservées à la proue de la salle. Après avoir réclamé mon dû et perdu toute dignité, j’ai enfin pu voir la vue selon Podz. Il avait raison, on est englouti par l’écran et l’histoire. Bémol, de cette perspective, les personnages d’Histoire de Pi souffrent tous de nanisme et d’obésité (même le tigre Richard Parker), et avis aux émétophobes, l’arrière des paupières demeure le seul refuge lorsqu’un personnage dégobille. Faisant fi de ces infimes détails esthétiques, les sièges de devant sont canon. Même que les risques de s’endormir sont minimes ; dites-moi qui peut bien roupiller avec des kilowatts de son Dolby surround et un panneau lumineux haut de deux étages à trois mètres du visage.


    À moins de se rincer au vin rouge, chose qui n’est pas près de se produire puisque les clients VIP sont limités à deux consommations d’alcool.


    Sur son blogue, le théoricien du cinéma David Bordwell a fait une sortie de scène dans son ode à la zone avant, intitulée Down in the front !. Fidèle à son enfant intérieur, il persiste et signe ses textes le nez rivé à l’écran depuis 40 ans. « Les gens à l’avant sont plus engagés envers le film, ils ont un ardent désir de plonger dans la magie. » Et de se débarrasser de son crayon lumineux pour prendre des notes. Selon un journaliste du Chicago Sun Times, les critiques cinéma sont même d’indéfectibles fans de la première rangée. Sûrement pas au Québec, en tout cas, puisque les critiques d’ici, interrogés au nom du grand journalisme d’enquête, préfèrent garder une distance… professionnelle.


    S’il aboutissait à la proue, Karl Filion, chez Cinoche.com, quitterait la salle (il est même possible d’obtenir un remboursement avant les 30 premières minutes du début de la projection), alors que notre André Lavoie préfère les rangées sur le côté pour étendre ses jambes et mieux s’évader lors des propositions ronflantes de certains festivals, une vieille habitude. Manon Dumais, chez Voir, garde aussi ses distances. « Je trouve qu’un film n’est pas fait pour être vu de si près. Je préfère m’asseoir vers le milieu, quoique je ne sois pas de ces nerds qui calculent la distance idéale entre l’écran et le siège pour avoir la meilleure vue d’ensemble. » Elle reconnaît que la première rangée demeure la meilleure façon d’oublier les personnes autour de soi. « En avant, tu ne vois pas les gens texter, se lever, parler. L’histoire se passe entre toi et l’écran. »

     

    Ne rien voir, pour L’amour


    Tout aussi cinéma que les autres, mais désormais orphelin de fratrie, l’érotique cinéma L’amour, sur le boulevard Saint-Laurent à Montréal, offre un salon VIP à l’étage et une première rangée. Comme dans n’importe quel cinéma, oui, il y a des gens qui s’assoient à l’avant, bien qu’eux risquent de passer à côté de l’action. Ce soir-là de fin du monde de décembre, le gérant, Robert, enveloppé dans un polar des rôtisseries Saint-Hubert, m’offre un tour architectural du propriétaire alors que gémit Shane Diesel’s Cockold Stories 2. Le salon VIP sur la mezzanine est aussi vide que les premières rangées. Robert parle fort ; on risque de déranger les gens. Il répond que non, ça ne fait aucune différence, au cinéma L’amour. « Les gens ne viennent pas pour le film. »


    L’employé raconte que lorsqu’il est arrivé, il y a 30 ans, les bancs du rez-de-chaussée - ceux de la classe ouvrière - étaient en vinyle. À cette époque des années 1980, les clients n’avaient pas encore le droit de se mettre la main dans le pantalon, mais ils le faisaient quand même en se glissant sur le siège. Toutefois, le vinyle s’était fissuré avec le temps. « Ça fait que les gars déchiraient leur pantalon. Quand ils ont commencé à m’envoyer la facture, j’ai changé les bancs. » Ça lui a pris six mois, à raison de deux heures par jour, pour uniformiser ses rangées et mettre des sièges rouges. Sièges sur lesquels personne ne semble d’ailleurs s’asseoir. Tout le monde préfère scèner debout, ce soir-là.


    Le chétif gérant devance l’heure de la seconde projection de cinq minutes pour ne pas rater son autobus et redescend à l’étage. Il veut me montrer les colonnes de la salle qu’il a replâtrées lui-même. Une fellation éclaire les murs ; Robert a encore beaucoup de boulot pour renipper l’endroit d’ici les célébrations du centenaire de l’établissement, en 2014.


    Lorsque nous arrivons sur le parterre de la première rangée, pour que Robert redirige les lampes vers l’écran, une quinzaine d’hommes descendent à notre suite, tel un vol d’étranges moucherons. De la première rangée, leur regard mate le fond de la salle, pendant que Robert s’évertue à pointer çà et là les vieilles corbeilles et les moulures anciennes.


    - Pourquoi ces gens se plantent tous ici, devant la salle?


    Robert écrase un mouchoir en s’avançant et scrute la mezzanine.


    - Y a un couple qui fait l’amour, là-haut. On voit rien, juste des ombres. C’est ça qu’ils viennent voir.


    Le panorama de première.

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