Une année
Surtout, je suis fatigué de m’être engueulé. Avec les étudiants qui défendent la gratuité scolaire : je suis d’accord avec le principe, mais je n’y crois simplement pas. Pas dans ce monde-là où tout se paie, même si je trouve qu’il pue un peu, moi aussi, ce monde. Puis je me suis pogné avec mes amis, mes connaissances et des lecteurs qui se sont systématiquement braqués contre le mouvement étudiant. Je vais dire cette chose épouvantable, mais qui, je crois, résume le mieux ce qui s’est produit chez moi : j’ai été très déçu.
Ce fut donc une année décevante. Parce que si on s’est beaucoup félicité d’avoir entamé une discussion politique, on a aussi pu constater notre manque de vocabulaire, et l’absence, dans notre culture, d’un art de la conversation et du débat. Autrement, on m’a tant servi de discours approximatifs, trempés dans le vernis du gros bon sens, et on m’a tant rabâché cette idée de la « juste part », sans jamais tenir compte du coût qu’engendrait la position du gouvernement, et surtout, de l’intolérable manière avec laquelle Jean Charest manipulait l’opinion publique pour manufacturer cette crise, que, rapidement, je me suis rangé du côté des carrés rouges.
Un côté qui n’a jamais été celui de l’intimidation et de violence, comme le prétendaient les libéraux. Il y a bien eu quelques épisodes malheureux, mais d’une extraordinaire rareté, vu l’ampleur du mouvement. Anyway, même sans le recul dont nous disposons aujourd’hui, il était évident que c’était ce gouvernement qui, du début à la fin, soufflait sur les braises du conflit pour faire oublier qu’on venait de déterrer les racines d’un système politique pourri. Se battre contre les étudiants, se mettre en rogne contre des manifs, c’était choisir la mauvaise colère.
Ce fut beaucoup une année de colères. Des casseroles qui cognent. Des lois monstrueuses qui recèlent un chapelet de petits malheurs. Des avions de chasse aux coûts furtifs. Puis une envie de hurler en voyant défiler tous ces tristes clowns à la commission Charbonneau.
Perdants sans grâce, pantins des mafias, grandes et petites. Fonctionnaires minables jouant au golf avec le Parrain. Entrepreneurs frustrés qui ont pourtant joué le jeu tant qu’ils en avaient les moyens. Avocats aux méthodes répugnantes lorsqu’ils cherchaient à discréditer certains témoins pour protéger des administrations qui abusent de la confiance des citoyens déjà tellement cyniques, et donc difficiles à véritablement décevoir.
Contorsions
Ce fut quand même une année de déceptions. Surtout pour ceux qui ont voté stratégique. Je l’avoue, c’est mon cas. Et j’espérais mieux du gouvernement Marois que le douloureux spectacle de contorsions qu’il propose depuis quelques mois.
J’ai pourtant cru dans les premiers instants que Pauline Marois allait foncer dans le tas, mais non. Rattrapée par la réalité, par le goût du pouvoir et les gaffes à répétition, le courage l’a quittée. Et c’est l’affaire Breton plus que toute autre qui aura servi de révélateur.
Ce fut année révélatrice. On a vu une jeunesse naître dans les rues, c’est vrai. On a pu constater son inventivité, son intelligence. Ailleurs, on a bien compris le jeu de certains médias et leurs porte-voix qui confondent le débat et la provocation pour attirer les foules et empocher le magot. Les crises et les affrontements ont ceci de pratique : ils nous montrent la véritable nature des gens. Les bons, les brutes et les truands se distinguent. On peut enfin, avec plus de certitude, distinguer le laid du beau.
Ce fut une année de beauté. Le sentiment que l’horizon s’est ouvert pendant un temps. Comme une sorte de candeur retrouvée. Un espoir. Une grande soif. Quant à moi, j’ai pu voir l’inquiétante splendeur que recèle le vide lorsque j’ai perdu mon emploi. J’ai passé tout le mois d’août dans des limbes chauds, sans pluie, couché dans le hamac au fond de la cour en pressentant le vertige de cette nouvelle chronique, de mon arrivée dans la grande ligue du Devoir.
Ce fut une année de bonheurs.









