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    Un conte de Noël de David Desjardins - Sur la piste du lapin

    Photo: Illustration Alain Reno
    Tout ça, c’était l’idée de Pierre. Chaque année, les réveillons de famille chez lui et chez moi se terminaient si tôt que nous nous retrouvions, avec d’autres amis, dans un des quelques bars qui demeuraient ouverts durant la nuit du 24 au 25 décembre. 

    L’événement devenu récurrent avait été baptisé « Noël des rejets » et nous avions, au fil des ans, écumé de nombreux établissements qui, apparemment, ne ferment jamais. Au sommet de notre palmarès, jusque-là, figurait la nuit passée au Château Frontenac à siffler chartreuses et mojitos en observant le fleuve, rendu gris et menaçant par les glaces, la neige et une nuit sans lune.

    Mais Pierre proposait de faire bien mieux cette année.


    Trois mois plus tôt, j’avais déménagé à Montréal, pour fuir une femme et nos souvenirs. Pierre, lui, était demeuré à Québec pour y piloter sa calèche. Il m’avait bien offert de travailler avec lui et d’apprendre son métier, mais cette fille avait infecté le décor de la ville, et je m’imaginais mal à bord d’un attelage, pointant du doigt le couvent des Augustines en marmonnant à l’insu de mes passagers : Ici, c’est l’endroit où je l’ai embrassée pour la première fois. Puis, sous la porte Saint-Louis : C’est là que j’ai appris qu’elle me quittait pour mon ami Fred…


    J’étais donc parti, et notre Noël des rejets devait prendre la tournure cérémoniale d’intenses retrouvailles que Pierre avait planifiées dans le détail. Plus tôt dans la journée, sur la rue d’Auteuil où les hommes de chevaux attendent les clients, il était déjà surexcité, ce qui me rendait nerveux. Sa barbe dense et lisse se confondait avec la fourrure de sa grande pelisse de caléchier. Il m’avait tendu un cocon en papier d’aluminium en me répétant ce qu’il m’avait déjà dit au moins trois fois au téléphone.


    Nous irions à la messe de minuit, répétait-il, mais à la manière de ces tribus amérindiennes du sud qui, malgré leur conversion au christianisme, bouffent quantité de champignons magiques lors des cérémonies religieuses, afin d’entrer en transe hallucinatoire et, du coup, en contact avec Dieu.


    L’idée de m’adresser à une Haute Instance me semblait souhaitable, d’autant que j’avais quelques plaintes à formuler à propos de cette vie qui, sans être désespérante, s’avérait décevante. Dans le rôle de directeur du service à la clientèle, Dieu semblait aussi indiqué qu’un autre, et le soir de Noël approprié pour les réclamations.


    Pierre avait donc disposé dans le papier d’aluminium des champignons que nous devions avaler une heure avant la cérémonie.


    Je me souviens de la dizaine d’heures qui m’avait séparé de ce moment comme d’un long soupir. Mais sur les marches de l’église Saint-Jean-Baptiste où j’attendais mon ami, la mélancolie m’avait quitté. Des flocons de neige gras et soyeux traversaient les faisceaux des lampadaires au sodium en nuées diagonales. Chaque fois que la porte du sanctuaire s’ouvrait pour laisser entrer les fidèles, une lumière jaune inondait le parvis, et l’écho des airs d’orgue se déroulait souplement dans l’air, en volutes compactes. J’avais suivi le plan, et je percevais déjà le monde à travers un filtre, les troubles de mon intoxication altérant mes sens au point de modifier légèrement l’aspect des choses. En outre, mon imagination me jouait des tours, et j’avais sans cesse l’impression d’entendre les pas du cheval de Pierre s’approchant de l’église par la rue Saint-Jean. Mais le mirage sonore s’évanouissait chaque fois, et je retournais à ma contemplation de la neige et des gens qui entraient.


    La messe allait commencer et je me résignais à y assister seul lorsqu’on m’interpella, en anglais. C’était une fille d’à peine vingt ans, le visage ovale, les cheveux noirs. Elle s’appelait Dimitra et devait me dire, au nom de Pierre, qu’il ne pourrait être là, qu’il était « so sorry », qu’il me retrouverait au bar Sainte-Angèle après la messe.


    J’ignorais d’où sortait cette fille et comment elle m’avait reconnu. Pierre avait le don de créer ce genre de situation. C’était, disait-il, un moyen de cultiver ce mystère dont la vie est si tristement dépourvue.


    Dimitra est entrée avec moi, s’est assise à mon côté et m’a regardé en souriant. Nous n’avons rien dit. Je sentais mon esprit glisser lentement vers un ailleurs confortable et mon corps se couler dans la chaleur. Étranger au déroulement de la cérémonie, j’étais trop occupé à inspecter les statues qui vibraient, mais au ralenti, créant autour d’elles un flou vers lequel fuyaient leurs contours. Les dorures couvrant une Vierge à la posture impériale produisaient une lumière intense, presque aveuglante, les paroles du prêtre perdaient leur sens pour ne former qu’un inconsistant gruau de sons, un murmure incantatoire et réconfortant. Tous mes sens me trompaient, mais je ne ressentais aucune panique. Les plaintes que j’avais à formuler s’étaient évanouies, et à la fin de la messe, lorsque des inconnus me souhaitèrent la paix en m’appelant par mon nom, cela me parut tout à fait normal.


    La neige avait déjà recouvert toutes les traces de pas sur le parvis de l’église, mais dans la rue, deux minces sillons à l’intérieur desquels se suivaient des empreintes de sabots indiquaient le passage récent d’une calèche. Quelques ivrognes notoires du quartier qui avaient assisté à l’office nous suivaient en direction du Vieux-Québec, sur la piste de ce que je croyais être Pierre et son attelage, formant avec Dimitra et moi une improbable meute. Le Capitaine d’Youville avait retrouvé son sourire un peu dément des beaux jours. Pépito le Portugais, toujours voûté, caressait doucement son biberon de Demi-Litre du Marchand. Le Prof, comme d’habitude, insultait joyeusement les voitures stationnées et saluait avec une révérence qui confinait au ridicule les rares personnes que nous croisions.


    Les traces de la calèche de Pierre s’arrêtaient subitement devant le Sainte-Angèle, mais il n’y était pas. Comme si l’attelage s’était évanoui. Max officiait au bar, comme presque tous les soirs, et il nous expliqua que mon ami avait dû partir, sans donner de raison. Dans les haut-parleurs, Elvis chantait Noël en boucle tandis que nous éclusions nos verres, puis, sans avertissement, sinon le ton qui avait subitement monté entre eux, cinq fêtards éperonnés par l’ivresse jusque-là accoudés au bar s’étaient mis à se cogner les uns sur les autres. La voix du King avait été remplacée par le fracas du mobilier, le son sec des coups de poing portés au visage et les cris des filles autour.


    Juchés sur notre banquette, adossés au mur sans possibilité de sortir à moins de foncer à travers les fous furieux, nous profitions au moins d’une vue en plongée qui nous permettrait de voir venir les tabourets ou les corps qui seraient projetés dans notre direction. Je tenais la main de Dimitra qui souriait toujours lorsque je fus pris du besoin impérieux de quitter les lieux. Je sentis alors mes pieds se soulever du siège où nous étions grimpés. Dimitra, qui avait compris, me poussa doucement, laissant mon corps survoler les belligérants. Je vis mon reflet dans le vieux miroir au mur tandis que je flottais, lentement, frôlant le plafond et longeant les murs jusqu’à la porte où je repris doucement pied pendant que, derrière moi, pleuvaient les coups.


    Devant la cour intérieure du Café d’Europe, en face, un couple s’embrassait sans discontinuer. Je l’observais en silence, buvant à grandes lampées l’air froid. Et je me mis à marcher. D’abord lentement, puis de plus en plus vite. J’entendais le rire de Pierre, le son de sa voix qui se rapprochait. Je brûlais d’envie de le retrouver, de lui raconter ce qu’il avait raté, même si je devinais qu’il avait été là tout au long : lapin blanc m’attirant sur sa piste.


    La neige descendait désormais du ciel avec une intensité presque suffocante. Sans un soupçon de vent, les flocons tombaient droit, en rangs compacts, et chaque fois que je me retournais, j’étais soulagé de voir que les traces de mes pas avaient disparu.

     

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