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    Ceux qui restent

    Depuis deux mois maintenant, mon ami François accompagne son père, qui va bientôt mourir. Sa mère et sa soeur ont pratiquement élu résidence à la maison Michel-Sarrazin, où l’on dispense de prodigieux soins palliatifs, avec vue sur le fleuve. Au coin de la rue, un type vend des sapins de Noël ; les profits sont versés à cet organisme qui tient la main des mourants.

    Mais aussi, celle de ceux qui restent.


    François est mon ami depuis presque vingt ans. Je n’ai toutefois aucun souvenir de notre première rencontre : j’étais serveur dans une discothèque de Grande Allée. Lui se souvient parfaitement de moi, puisque j’avançais dans le bar, se souvient-il, en poussant inélégamment les clients, l’air de dire que je voudrais être n’importe où, sauf ici. Nous avons ensuite travaillé au même journal pendant douze ans, et avant, à la même radio et dans la même boutique de vélos. Deux décennies plus tard, il semble toujours aussi amusé par mes humeurs de truck.


    Lorsque nous allons rouler, il suggère parfois d’arrêter saluer ses parents sur la rue Preston. Avec un autre ami, nous étions passés leur dire bonjour le printemps dernier. Ils avaient l’air en pleine forme, venaient d’acheter un condo et devaient déménager aux Fêtes.


    Quand son père est entré d’urgence à l’hôpital cet automne, la saloperie de cancer avait déjà grignoté des p’tits morceaux un peu partout. François m’a appelé, il s’est dit que je comprendrais. C’est vrai qu’on n’oublie pas la condamnation d’un parent ni le vertige qu’on ressent dans ces moments. Ensuite, leur mort nous hante de drôles de manières. Parfois comme un fantôme bienveillant qui plane sur la mémoire, d’autres fois, il y a cette brûlure par le froid. C’est l’effet du vide qu’ils laissent et qui peut sourdre à toutes sortes de moments. À Noël, évidemment.


    Mais pour le moment, mon ami fait le guet. Il attend.


    Il me parle d’un « plaster » qu’on retire avec une lenteur parfois insoutenable, décrivant les dernières heures du déclin de son père comme une succession d’entailles infligées jour après jour. Reste que sa famille et lui-même ont fait des premiers moments de cette agonie un événement grandiose. Et c’est cela, bien plus que la mort elle-même, qui me fascine dans leur histoire. Leur présence permanente, tandis que d’autres meurent seuls. La chance incroyable de cet homme d’avoir une famille semblable. Et autant d’amis fidèles.


    La moyenne du séjour à Michel-Sarrazin est de 21 jours. Quand François a acheté un iPad pour son père, il en était au 22e. Depuis, ils ont documenté son séjour dans l’antichambre du néant avec un mélange de tendresse, d’intelligence, de simplicité et d’humour qui caractérise bien mon ami, et à travers lequel je découvre son père, que je connaissais à peine.


    Sur le profil Facebook qu’ils alimentent, des dizaines de gens se sont manifestés. Vieux amis, mais aussi quelques inconnus venus dire : bonjour, ce que vous écrivez nous touche beaucoup. Des élèves d’une classe de sixième année sont venus lui dire qu’ils avaient épinglé un de ses textes au mur de leur classe.


    Et soudainement, ce n’était plus une histoire de mort, mais le récit de l’existence qui nous apparaît dans son infinie valeur lorsqu’elle montre ses frontières.


    Dans l’univers réel, me raconte François, c’est avec la famille que le phénomène opère. L’immédiate, bien sûr, qui s’est soudée ferme. Mais aussi les tantes, les cousins avec lesquels on a enfin le temps de discuter. Pas de cette manière si indélicate que nous avons parfois de nous fréquenter une fois l’an en patinant sur la surface des choses, mais en plongeant plutôt dans les vies des uns et des autres.


    Il aura fallu ce drame qui s’étire en longueur pour qu’il les connaisse vraiment. La mort qui fait comme un appel d’air, le temps qui se dilate et change soudainement de rythme pour adopter celui du deuil qui commence aux premiers jours du diagnostic. C’est la vie qui se montre dans toute sa splendeur, la beauté qui côtoie l’absurdité de la mort.


    Au moment où j’écris ceci, la neige s’affale au sol. Des flocons lourds, comme le sommeil de Michel. Il rêve sa vie, me disait son fils hier soir.


    Devant la maison Michel-Sarrazin, le type qui vend des sapins est parti. Les lumières de Noël trouent les ténèbres de nuées multicolores qui brillent pour ceux qui restent.

     
     
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