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Identité nationale - Ils sont d’abord Français et Québécois…

...avant d’être Européens et Canadiens

Daniel Turp
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir Daniel Turp
Lyon — D’un côté des Français, à qui le traité de Maastricht de 1992 a donné la citoyenneté européenne… mais à laquelle les Français croient peu. De l’autre des Québécois citoyens canadiens depuis bientôt 150 ans… mais qui, en très grande majorité, se sentent avant tout appartenir à la Belle Province. Deux situations aux antipodes ? Pas tant que ça, à en croire Christian Philip, recteur de l’Académie de Montpellier, dans le sud de la France, et Daniel Turp, professeur à l’Université de Montréal, président de l’Association québécoise de droit constitutionnel.

Nous sommes à Lyon en ce lundi matin de la fin novembre. Il fait beau, presque chaud. Sur la presqu’ile que forment la Saône et le Rhône avant de se confondre, les habitants de la troisième ville de France profitent de ces rayons de soleil pour prendre un café croissant en terrasse. Un petit-déjeuner qu’ils paieront en euros. La disparition du franc il y a une dizaine d’années vient leur rappeler chaque jour qu’ils ne sont plus seulement Lyonnais et Français, mais aussi citoyens européens.


Pas étonnant dès lors que les plus europessimistes remettent en cause ce passage à la monnaie unique. « Et ils sont de plus en plus nombreux en ces temps de crise, estime Christian Philip. S’il y avait un référendum en France ou dans n’importe lequel des pays appartenant à l’Union européenne aujourd’hui, quel qu’en soit le sujet, il est probable que ce serait un rejet franc et massif. Je me sens à la fois profondément Français et Européen. Cette dualité m’apparaît comme un plus qui me permet de me situer en ce début de XXIe siècle. Mais je fais partie d’une minorité, regrette-t-il. C’est certain que s’il y avait reprise de la croissance, si la confiance renaissait, il serait plus facile de s’approprier cette double appartenance. Mais il n’y a pas que ça. Au-delà de la monnaie commune, du passeport commun, de la politique étrangère censée être commune elle aussi, la citoyenneté européenne semble pour beaucoup complètement virtuelle. »

 

Quête identitaire


Même constat de l’autre côté de l’Atlantique. Au micro, Daniel Turp, venu à Lyon avec une série de chiffres pour étayer son propos. Ainsi, 31 % des francophones du Québec ne se sentent que Québécois, 39 % se considérant comme Québécois tout d’abord, mais aussi Canadiens, quand 7,2 % d’entre eux seulement se voient d’abord comme des Canadiens. « La question de l’identité québécoise dans son rapport à la citoyenneté canadienne se pose dans des termes différents mais pas tout à fait dissemblables au rapport France/Europe. Contrairement à certains États fédéraux qui permettent des citoyennetés régionales, cantonales, nous n’avons pour tout le Canada qu’une seule citoyenneté, canadienne, donnée à la naissance, obtenue par filiation et, pour beaucoup de Québécois, imposée, parce qu’elle n’est pas conforme à leurs valeurs de laïcité et d’interculturalisme, ni à leur identité, notamment linguistique. Pour sortir de cela, le Québec devrait relever le défi de se donner une identité constitutionnelle en se dotant d’une loi fondamentale. Pour cela, il faudrait modifier la constitution du Canada pour satisfaire un certain nombre d’attentes du Québec, lui conférer plus d’autonomie au sein de la Confédération canadienne, lui donner notamment l’essentiel des pouvoirs lorsqu’il s’agit de la langue, de la culture. »


D’un côté, le Québec, qui souhaite obtenir plus de pouvoirs pour décider de son destin. De l’autre, la France, comme les autres États européens, qui donnent de plus en plus de pouvoirs à l’Union. Et de part et d’autre, ce qui semble bien être une impasse. « Il y a un mouvement qui tend à se recentrer sur les communautés locales, note Christian Philip. Il y a un rejet de la citoyenneté européenne, mais il y a aussi un rejet face à l’identité française. C’est la même chose en Espagne, en Belgique, en Grande-Bretagne. Partout des communautés tendent à plus d’autonomie. Or quand on a du mal à vivre sa propre identité nationale, on a encore plus de mal à vivre sa double nationalité. L’Europe apparaît comme la première responsable de tous les maux parce qu’elle privilégierait la finance plutôt que l’intérêt des individus. L’Europe va avancer, nous n’avons pas le choix. Mais pour qu’elle devienne une entité réelle aux yeux de ses citoyens, il faut un sursaut. Il faut que les jeunes comprennent la nécessité de cette complémentarité identitaire et citoyenne. Il faut de nouveaux leaders aussi charismatiques qu’ont pu l’être en leur temps Robert Schumann et Jean Monnet, le général de Gaulle et Konrad Adenauer, Helmut Kohl et François Mitterrand. Il faut aussi de grands projets qui mobilisent : Airbus, Ariane, mais aussi le programme d’échange d’étudiants Erasmus ont beaucoup fait pour créer un sentiment européen à une époque. Quoi qu’il en soit, les élections européennes de 2014 seront cruciales. Si l’abstention reste forte, le Parlement aura du mal à asseoir sa légitimité et celle des lois qu’il votera », prévient-il.


Supranationalité


Une supranationalité européenne rejetée par la majorité des Français, alors même que nombre de Québécois rêvent d’accéder un jour à ce même type de rapport entre leur province et la Confédération. Et Daniel Turp de se souvenir des premiers Entretiens Jacques Cartier auxquels participait René Lévesque. « Il avait proposé dès 1968 aux Québécois de choisir la souveraineté-association, de faire du Québec un pays qui aurait une relation privilégiée avec le Canada, notamment de nature économique. En ce sens, l’Union européenne a toujours été pour beaucoup d’indépendantistes québécois comme moi-même un modèle à suivre. L’idée d’être indépendant dans l’interdépendance, d’exercer en commun des compétences, de partager la souveraineté. Le Québec est une nation qui rêve d’avoir son identité, qui rêve de se doter de sa propre citoyenneté et de sa propre constitution. Mais qui rêve aussi toujours de réussir ce grand compromis avec le reste du Canada. Un compromis qui suppose une union de type original qui serait analogue au rapport qu’a la France avec l’Union européenne. »

 

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