Économie sociale et solidaire - Le milieu communautaire se fait propriétaire
«L’objectif, c’est de durablement soustraire ces locaux à la spéculation immobilière»
De nombreuses vitrines ne donnent rien à voir, demeurent vides et se dégradent dans Crêt de Roch, un quartier à un jet de pierre du centre-ville de Saint-Étienne. Une situation qui remonte à une dizaine d’années, après la disparition des commerces de proximité. Pour revitaliser le tissu urbain, l’économie sociale est apparue comme une clé.
Mais les entreprises ou associations de ce secteur avaient un budget restreint pour s’y installer. Pour pallier ce problème, l’association Rues du développement durable a d’abord ouvert un bureau mutualisé, appelé Pied des marches, pour accueillir six associations et deux entreprises. L’opération s’est avérée un tel succès que l’idée a germé d’ouvrir d’autres lieux similaires dans les alentours pour revigorer cet espace urbain.
Crêt de Liens
Une société d’investissement solidaire, Crêt de Liens, a été créée. Le principe : « On se regroupe pour constituer un capital, on achète des rez-de-chaussée et on les met à la disposition des acteurs de l’ESS qui partagent un même état d’esprit et qui ont envie de collaborer entre eux », a expliqué Carole Timstit, présidente de Crêt de Liens, à la Cité du design de Saint-Étienne, lors du colloque L’économie sociale, accélérateur du développement des territoires, tenu le 21 novembre dans le cadre des 25es Entretiens Jacques Cartier.
« Le noeud de l’affaire, c’est le foncier et la maîtrise des locaux, notamment des locaux vacants », a-t-elle ajouté. Pour le premier projet d’acquisition par Crêt de Liens, une cinquantaine d’associés, dont des résidants qui désirent participer à la revitalisation de leur quartier, ont acheté des parts sociales valides pour 5 ans. Ensuite, les investisseurs se prononcent à voix égales lors des assemblées générales, peu importe le montant qu’ils ont accordé. « C’est aussi un outil qu’on veut au service des habitants », a précisé Mme Timstit, devant un auditoire emballé par son expérience.
Il y a environ un an, Crêt de Liens a acheté sa première vitrine : un rez-de-chaussée situé à 50 mètres de Pied des marches. Aujourd’hui, cinq structures y cohabitent, car l’une des exigences imposées aux locataires consiste à partager et mutualiser les locaux. Une façon de faire qui permet de baisser les coûts pour toutes les entreprises et associations présentes.
Si cette initiative de mutualisation est venue de la base à Saint-Étienne, à Grenoble, elle est venue d’en haut à des fins de « rénovation urbaine », de stimulation du commerce de proximité et de mixité des activités. La Communauté d’agglomération Grenoble-Alpes métropole a créé un hôtel d’activité à un endroit accessible dans la ville périphérique de Fontaine, où les logements vétustes demeuraient hors de prix. « On a créé des conditions d’accueil à des tarifs, en termes de loyer, très concurrentiels qui permettent sur un territoire donné de fédérer, mutualiser et mettre en lien les gens », a souligné Morad Bachir-Cherif, conseiller municipal de Grenoble. L’objectif : changer la perception du quartier, souvent décrit comme un « dortoir ». Le projet ARTisanat et innovation sociale, avec un espace de 3700 mètres carrés, a permis d’implanter 20 entreprises d’ESS ou d’activités économiques de petites dimensions, générant ensemble près de 130 emplois. En plus de partager divers services, les locataires se concertent et organisent des événements. Grenoble-Alpes métropole prévoit répéter l’expérience dans deux autres quartiers problématiques.
Contrer l’exil
Crêt de Liens, à Saint-Etienne, mobilise actuellement de l’investissement solidaire pour acquérir un nouveau rez-de-chaussée abandonné pour un projet de café associatif. Si au début l’association foncière faisait des acquisitions, Mme Timstit entrevoit la possibilité de louer à long terme des rez-de-chaussée, pour ensuite les sous-louer. « L’objectif, c’est de durablement soustraire ces locaux à la spéculation immobilière », a-t-elle précisé. Ainsi, il ne s’agit pas seulement d’aider les entreprises d’ESS à s’installer, mais aussi à subsister et rester.
Une démarche qui n’est pas sans rappeler celle de l’OSBL Ateliers créatifs, à Montréal, dans son acquisition ou sa location à long terme de grandes surfaces afin de maintenir les loyers abordables et d’ainsi pérenniser les ateliers d’artistes. Cette expérience a d’ailleurs particulièrement piqué la curiosité des participants français au colloque.
En conservant et structurant l’utilisation du bâtiment à des fins culturelles, il y a une « émulation » dans les échanges entre locataires, a expliqué Gilles Renaud, directeur général d’Ateliers créatifs. Dans le projet CouturOscope, accueillant près de 25 designers, « il y a beaucoup de mutualisation », a-t-il raconté. « Ils ont à leur disposition des tables de coupe, des machines spécialisées, un logiciel pour faire des patrons, etc. Ce sont des designers émergents qui, seuls, n’auraient pas les moyens d’avoir accès à ces équipements. »
Gilles Renaud a insisté pour dire à l’auditoire « qu’au lieu d’être en mode réaction, il faut être en mode prévention ».
L’OSBL tente d’endiguer l’exil des artistes, qui donnent déjà à un quartier son dynamisme et sa personnalité, en plus d’attirer cafés, commerces et activités dans les alentours. Lorsque les promoteurs flairent l’attraction du lieu, ils en achètent souvent les édifices pour les aménager en condos ou en bureaux, soudainement hors de prix pour les créateurs. « Finalement, les artistes sont victimes du développement et de la qualité de vie qu’ils ont créés dans le milieu », a décrit M. Renaud.
L’exemple montréalais
Afin de mettre la main, avant qu’il ne soit trop tard, sur ces vastes locaux, Ateliers créatifs a créé une approche très structurée dans la réalisation de ses montages financiers et dans ses demandes auprès de différents bailleurs de fonds. De plus, l’OSBL essaie d’agir à l’aide d’un plan de développement pour prévoir un budget, aller chercher du financement et influencer la réglementation.
Mme Timstit a reconnu que l’exemple montréalais avait contribué à approfondir une réflexion qu’elle avait déjà entamée sur les ambitions de Crêt de Liens. « Est-ce que l’on continue à bricoler dans notre coin, ou est-ce qu’on voit plus loin et plus grand en s’associant à d’autres partenaires institutionnels ? Du coup, il y a le risque que la réouverture à grande échelle de vitrines vienne aussi faire monter les prix locatifs, ce qui est l’inverse de notre objectif de départ », s’est-elle interrogée.
Mme Timstit a d’ailleurs par la suite souligné au Devoir, par courriel, qu’elle allait bientôt soumettre ce débat aux associés de Crêt de Liens.
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