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    Double langage

    Le hasard a voulu que je téléphone cette semaine dans un ministère québécois. Au bout de quelques secondes, un message enregistré m’a proposé d’appuyer sur l’étoile pour être servi en anglais. Je ne me doutais pas que, quoi que je fasse, j’aurais de toute façon droit à un message en anglais.
     
    Quelques instants plus tard, une voix suave a susurré : « Veuillez garder la ligne pour conserver votre priorité d’appel. Un agent sera avec vous bientôt. » Deux phrases qui sont en réalité des calques parfaits de l’anglais. Car, pour en saisir la substantifique moelle, il faut parler anglais ou du moins en avoir une connaissance intuitive.
     
    Il faut en effet savoir que « keep the line » n’est pas une invitation à demeurer svelte, mais à « rester en ligne ». Il faut aussi savoir que « your call priority » veut dire que votre appel « demeurera prioritaire ». Il faut enfin savoir que « be with you » ne signifie pas qu’un représentant de la compagnie de téléphone cognera à la porte, mais que l’on vous « répondra bientôt ». Tout cela dans seize petits mots !
     
    Ces deux phrases sont un exemple de ce que Gaston Miron appelait du « traduitdu ». Le poète désignait ainsi ces façons de dire en apparence françaises, mais qui exigent, pour être bien comprises, de connaître l’anglais et qui sont donc des symboles d’une langue dominée. Pour Miron — qui ne faisait pas partie des moralistes de la langue si nombreux au Québec —, il n’était pas très grave de dire « passe-moi le ranch ». Si le mot « ranch » était anglais, la phrase et la pensée, elles, demeuraient françaises.
     
    Au contraire, dans la tête de ceux qui ont conçu ces deux petites phrases, l’anglais occupe la place déterminante, souvent même sans qu’ils le sachent eux-mêmes. L’anglais est la langue qui mène le jeu, celle du maître qui impose sa structure mentale et détermine le sens des mots. Le français n’y est tout au plus qu’une langue de service, une langue d’appoint. Lorsque vient le temps de comprendre le sens véritable des choses, il occupe la seconde place et ne se suffit plus à lui-même. Comme pour la Constitution canadienne de 1867, qui n’a jamais eu de version officielle française, il faut remonter au texte anglais pour percer le sens des mots.
     
    Ne faut-il pas voir dans cet exemple une métaphore parfaite de la coquille vide qu’est devenue la Charte de la langue française ? La Charte a fait du français une langue obligatoire, certes, mais pas la langue qui décide ni celle qui définit le sens des mots. J’en ai d’ailleurs eu la démonstration magistrale il y a trois semaines à peine.
     
    ***
     
    Dans une succursale bancaire de Montréal, une jeune immigrante d’origine latino-américaine m’a accueilli en français. La jeune fille était en période d’apprentissage car, derrière elle, une dame plus âgée, elle aussi latino-américaine, lui expliquait ce qu’elle devait faire. La scène frisait l’absurde. Alors que la guichetière me parlait en français, elle recevait ses instructions en anglais et répondait à sa supérieure en anglais. On avait certes la politesse de me servir dans la langue des porteurs d’eau, mais derrière le comptoir, les choses sérieuses se passaient en anglais.
     
    Comble d’ironie, me suis-je dit, ces deux immigrantes avaient probablement pu immigrer au Québec grâce aux quelques notions de français qu’elles possédaient. Elles auront probablement vite percé l’hypocrisie d’un pays qui prétend que le français est sa seule et unique langue officielle alors qu’on peut de moins en moins y travailler en français seulement. Demandez aux Français qui reviennent de chez nous après quelques années d’étude. Ils savent tous qu’on ne travaille pas au Québec sans parler anglais, du moins dans la grande région de Montréal. Le français seule langue officielle du Québec ? Mon œil !
     
    Bien sûr, on invoquera la mondialisation. Mais à qui fera-t-on croire que c’est la mondialisation qui oblige deux caissières à se parler en anglais à l’angle des rues Saint-Hubert et Bélanger ? La mondialisation a bon dos pour camoufler notre manque de détermination à faire respecter le choix démocratique des Québécois qui ont fait du français la seule langue officielle du Québec.
     
    De la récente poussée nationaliste en Catalogne, il faut retenir cette fierté qui a permis aux Catalans d’imposer leur langue à tous les niveaux de leur système d’éducation, de la maternelle à l’université. Tout un contraste avec la peur qui ronge nos élites dès qu’il est question de ne plus subventionner l’anglicisation accélérée des immigrants au cégep, où l’on propose même, comble d’ironie, des concours de récitation de poésie… bilingue ! Aujourd’hui, les Catalans récoltent les fruits de ce nationalisme décomplexé. Une nouvelle génération entièrement éduquée en catalan, plus européenne et catalane que jamais, a pris la parole. À la différence du nationalisme moribond des Québécois, le nationalisme catalan n’appartient à aucun parti. Il est dans la rue et force le respect de tous les politiciens. S’il n’y avait qu’une leçon à retenir de ce qui se passe en Catalogne, ce serait celle-là.












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