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Prix Guy-Maufette - Il n'a toujours pas l'intention d'accrocher son micro!

Jacques Languirand à reçu le Prix du Québec Guy-Mauffette pour célébrer une remarquable carrière radiophonique s’étalant sur plus de 60 ans.
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir Jacques Languirand à reçu le Prix du Québec Guy-Mauffette pour célébrer une remarquable carrière radiophonique s’étalant sur plus de 60 ans.
Ils eussent dû être 13 à la grande table dressée en 2012 pour accueillir les heureux récipiendaires de la dernière cuvée des prix du Québec. Mais ils ne furent que 12, le médiatique septuagénaire montréalais qu’est Leonard Cohen s’avérant indisponible, allant de concert en concert, devant des foules qui dépassent souvent en nombre celles qui s’entassent lors des grandes rencontres sportives. Mais lui aussi recevra cette médaille, œuvre de Catherine Villeneuve, en cette année qui est aussi la trente-cinquième de cette institution qui vise à souligner l’apport d’artistes et de scientifiques dans la réalisation du Québec actuel. Science et culture, donc, étaient à l’honneur à l’Assemblée nationale quand, en cette fin d’après-midi de mardi dernier 13 novembre, les 12 autres récipiendaires étaient reçus de façon solennelle. Une fois l’an, le Québec se souvient. Et alors, tous et toutes découvrent que si un Languirand, connu et reconnu, façonne le Québec, il en va aussi de même pour un Vézina, qui, de professeur d’université, est devenu initiateur d’entreprises. Et ainsi de suite pour les autres lauréats dont on souligne enfin le mérite.


À travers les décennies, Jacques Languirand a été de tous les coups, touchant à la fois au théâtre et à la radio, au design et à la télévision. Chaque fois, le communicateur s’est fait précurseur, réinventant les paradigmes et n’en faisant jamais qu’à sa tête. Aujourd’hui, pourtant, il croit qu’il n’est « plus dans le coup ». Et s’il se dit honoré de recevoir le Prix du Québec Guy-Mauffette pour célébrer une carrière radiophonique s’étalant sur plus de 60 ans, le vieil homme ne peut faire autrement que d’y percevoir ce qui commence à ressembler à « la fin d’une bataille ».
 
« C’est difficile de l’admettre, mais quand même. À 81 ans, il faut se faire une raison. Oui, cela m’agace un peu qu’on m’offre quelque chose qui marque la fin de ma vie, mais cela va sans dire, d’une certaine façon. »
Comme être humain, journaliste et philosophe, Jacques Languirand s’est interrogé à maintes reprises sur la mort. Et chaque fois qu’il plongeait dans cette abyssale réflexion, il découvrait qu’il n’en aimait pas l’idée. Mais, aujourd’hui, pour la première fois, il fait la paix avec l’inexorable fatalité humaine.
« C’est très nouveau pour moi de dire : ç’a du sens de mourir. Ç’a du sens. J’ai fait ma vie, elle a été très active et très pleine, utile pour beaucoup de gens aussi, et je dis cela sans prétention. Mais je suis content d’avoir apporté ce que j’ai pu apporter et il y a tout un bagage que je ne peux pas communiquer. Je vais partir avec lui et c’est la vie. Et c’est tout. »
 
Générosité

Dans sa maison westmountoise aux allures de musée, Jacques Languirand se livre avec une immense générosité. Tel un sage, qui a tant vu et tant vécu, il raconte sa vie, sans même attendre les questions, nous entraînant, de sa voix chaude et rassurante, dans une série d’aventures rocambolesques vécues aux côtés des plus grands de ce siècle.
 
Il avait 18 ans et s’était fait virer de tous les collèges qu’il avait fréquentés. « J’étais très voyou », confesse-t-il, avant d’ajouter en aparté : « Encore aujourd’hui, d’ailleurs. »
Il s’est donc embarqué, au tournant des années 50, sur un cargo pour la France, où il avait décidé, par curiosité, de faire sa vie. Cumulant les petits boulots, il visitait les grands lieux culturels et abordait tout un chacun avec l’insolence de son jeune âge. À l’époque, il voulait devenir homme de théâtre. Comédien, d’abord. Plus encore, il voulait diriger sa propre compagnie de théâtre.
 
De Paris au Rhin...

Mais une rencontre avec le Québécois Guy Beaulne a changé le cours de sa vie, lorsque celui-ci lui a proposé de le remplacer au service canadien de la Radiodiffusion française, sous la direction du poète de l’Académie française, Pierre Emmanuel. « J’étais le petit. J’étais un ignorant intéressé à se former. Pour moi, c’était essentiel. » Il s’enflamme, ses grands yeux bleus pétillent, ses mains s’animent, suscitant l’intérêt soudain d’un chat indolent qui n’a pas le temps de sauter sur le divan que son maître le repousse en le vouvoyant.
 
« Non, mais, vous imaginez ? J’arrivais avec mon texte, et Pierre Emmanuel me demandait : “ Qu’avez-vous pour nous aujourd’hui ? ” Alors, il corrigeait mon texte devant tout le monde. Et il s’écriait : “ Mais non, malheureux ! Vous allez passer pour un ignorant ! ” Et moi, j’étais rouge jusqu’aux cheveux. »
 
Il n’a que de bons mots pour ces gens de la radio canadienne en France qui l’ont éduqué. « Ces gens-là étaient de véritables pontes. Ils ont été mes mentors. »
 
Une autre rencontre fortuite l’a entraîné au camp franco-allemand de Lorelei, dans la vallée du Rhin, au milieu de milliers d’étudiants qui tentaient de rebâtir l’Europe. Entre deux discours politiques et une représentation artistique, c’est tout naturellement que Jacques Languirand se met à y faire de la radio, organisant tout le travail et planifiant les émissions. « C’était de l’or de travailler avec tous ces gens. C’était l’université à temps plein. Et j’étais monsieur ! », raconte-t-il en éclatant d’un rire franc, faisant frémir ses légendaires sourcils blancs.
 
... et en Allemagne de l’Est!

Lorsque le mouvement s’est essoufflé, pour le remercier de ses bons services, les organisateurs lui ont fait visiter l’Allemagne de l’Est, franchissant un mur qui n’existait pas encore. Si le communisme l’intéresse peu, le théâtre, lui, le faisait toujours rêver. Il a donc profité de son séjour pour rencontrer son idole, Bertolt Brecht. « Ils m’ont gardé, même si, pour eux, j’étais un Américain. J’étais en plein pays de type soviétique. Ce n’étaient pas des farces. Et ce grand théâtre, immense, tout éclairé. C’était fantastique. Et puis, Brecht m’a demandé si j’étais communiste. Là, j’étais embêté. J’ai répondu : ça m’intéresse. Et c’est ainsi que j’ai vécu à Berlin un certain temps. »
 
Plus d’un demi-siècle plus tard, Jacques Languirand se souvient de cette époque et de toutes ces rencontres qui l’ont modelé, voguant de l’une à l’autre au gré de ses souvenirs. « C’est le début de ma vie en Europe. Je crois que personne au Québec n’a encore reçu ce récit. »
 
De René à Quatre chemins

Il fait un autre petit saut dans le temps, évoquant René Lévesque, l’homme qui a réussi à le convaincre de revenir au Québec pour travailler avec lui à Radio-Canada. Jacques Languirand esquisse un sourire nostalgique à la mémoire de son ami décédé depuis maintenant 25 ans. « René, quel gars merveilleux ! Travailler avec René, c’était extraordinaire. Il savait exactement ce qu’il voulait. Je n’ai pas vu souvent des gens qui savent ce qu’ils veulent à ce point. »
 
Il raconte les innombrables tentatives de René Lévesque pour le convaincre de faire le saut en politique. Mais ce métier ne l’a jamais intéressé autrement que comme journaliste.
 
Aujourd’hui, après 60 ans de vie radiophonique, dont les 40 dernières à la barre de la fameuse émission Par quatre chemins, Jacques Languirand n’a pas encore l’intention d’accrocher son micro. « Je continue de faire mon émission à la radio et cela, c’est essentiel. Chaque fois, je le fais dans la perspective de servir et d’intéresser. »
Sa vie en un mot ? « Continuer, répond-il après une longue réflexion. Et même la mort, pour moi, c’est une façon de continuer. Je n’ai plus de vision tripative sur ce qui nous attend après la mort, mais je fais confiance à la vie et je fais confiance à la mort. »
 
 
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