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    Prix Athanase-David - Nécessairement écrivaine

    France Théorêt a bâti sa carrière en disant l'«être-femme».
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir France Théorêt a bâti sa carrière en disant l'«être-femme».

    Elle n’est une familière ni des projecteurs ni de l’attention médiatique, peut-être à son dam. L’écrivaine France Théoret construit pourtant depuis 1974, livre après livre, une oeuvre. Celle qui n’avait jamais, encore, remporté un prix littéraire vit tout un baptême du feu en recevant, pour sa première fois, l’un des plus beaux, un des plus importants au Québec : le prix Athanase-David, qui couronne l’ensemble de l’oeuvre et la carrière d’un écrivain québécois.


    Son parcours d’une trentaine de livres - poésie, romans, récits, essais - où l’engagement littéraire est aussi essentiel a été salué souvent par la critique. Au fil du temps, France Théoret trace son chemin disant « l’être-femme » et l’écriture des femmes.


    C’est en signant un des monologues de la fameuse pièce de théâtre La nef des sorcières, montée au Théâtre du Nouveau Monde par Luce Guilbeault en 1976, que la voix de France Théoret se fait remarquer. L’auteure est alors à la mi-trentaine. « J’ai désiré écrire quand j’avais 12 ans », confie France Théoret en entrevue au-dessus d’un café - double espresso court, rien que du corsé. « Je m’étais promis que je deviendrais écrivaine à cette époque. Les livres me fascinaient, l’existence des livres. Mais il n’y en avait pas chez moi. »


    C’est très tôt, donc, que l’auteure, née en 1942, est attirée par le savoir et les études. « J’ai eu une révélation, dans le tramway entre l’école et chez moi, dans Saint-Henri : j’étais ignorante et j’ai décidé de sortir de l’ignorance. Je ne savais pas à cette époque que Socrate avait dit ça », son fameux « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». Cette illumination, presque une conversion au travail intellectuel, elle l’a relatée dans son roman Une belle éducation (Boréal, 2006). Comme elle a revisité et réinventé à plusieurs reprises son enfance dans ses livres, comme dans Hôtel des quatre chemins (Pleine Lune, 2011), son roman le plus récent, où on lit aussi son besoin de « se dire à quel-qu’un, sans quoi aucune clarté ne survient ». Pour Théoret, « les grandes pensées de la philosophie, n’importe qui peut les avoir sans les avoir étudiées. « Je pense donc je suis », on y vient en pensant, sans avoir étudié Descartes. On peut arriver seul à retrouver ces choses qui imprègnent notre civilisation. »


    Écrire, dit-elle


    Attirée par les livres comme un papillon par la lumière, c’est à Paris, en 1974, qu’elle commence « à écrire vraiment ». Elle envoie de là ses textes aux revues du Québec et les voit publiés. À son retour, la vie littéraire, l’action citoyenne et la lutte féministe se tissent au bout de ses doigts. Après s’être engagée à la direction de La barre du jour, France Théoret devient cofondatrice du journal féministe Les têtes de pioche en 1979, avant de diriger pendant quelques années le magazine Spirale. « C’était un peu l’époque », celle où l’engagement allait de pair avec la création, dit-elle, en faisant le lien avec le dernier printemps, où elle est redescendue dans la rue. « J’ai fait beaucoup de manifestations à l’époque : pour réclamer l’avortement, pour que les femmes puissent se promener la nuit, des marches du 8 mars en grelottant… »


    Ce n’est pas l’impression d’une injustice fondamentale qui l’a menée à la cause des femmes. « Je suis devenue féministe à ma table de travail. En réfléchissant, en lisant et en écrivant. Ça m’a pris beaucoup de temps. » Ce thème l’a suivie toute sa vie. « La littérature existe par ses renouvellements, a-t-elle pris le temps d’écrire pour Le Devoir. Certaines femmes qui oeuvrent à l’écriture ont par intermittence de pures intuitions inouïes quasi impossibles à écrire, tant est fort le bruit des spectacles et du divertissement, tant l’ambiance est à l’éclatement. Tout vient d’une pensée fine en littérature, y compris et absolument les évidences. »


    Le triangle d’inspiration de Théoret est depuis longtemps le même : Claude Gauvreau, qui lui a prêté un jour son exemplaire original des Lettres à un fantôme, Antonin Artaud et la Virginia Woolf d’Une chambre à soi. Et Roland Barthes, qui complète la quadrature de ce cercle d’influences et qui a poussé Théoret vers cette notion de fragments sur laquelle elle planche toujours. « Travailler le fragment, dit-elle, pour travailler le plus possible la forme, l’expression, la manière de dire, la langue même, l’écart à la façon de Jean Cohen, cette différence avec l’écriture classique. Ma pensée en synthèses. Mon oeuvre est fondée sur la différence entre la parole et l’écrit. » Que ce soit en vers, depuis l’essentiel Bloody Mary et son magnifique Nécessairement putain, où on lit : « Je ne suis pas humaine et je saccage vos tombes : je ne suis pas seule quand je parle où que je sois. » Ou en roman qui détourne l’histoire, comme dans Laurence, dans ses obsessions russes ou dans la série de novellas qu’elle prépare actuellement et qui s’attarderont à des sujets actuels, dont la pornographie.


    Mais toujours avec la rigueur, l’exigence presque clinique dans l’écriture, la recherche de clarté limpide. « L’engagement est une façon d’écrire et de vivre, écrit-elle pour Le Devoir, largement une perspective de recherche intellectuelle, une proposition aussi pour des amitiés et des rencontres. Les engagements et l’esprit chercheur décrivent un espace de langage. J’y trouve une voie intellectuelle habitable et féconde. »













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