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#chroniquefd - La modernité expliquée à sa mère (6)

Sur Twitter : @FabienDeglise
Voici la sixième d’une série de chroniques sporadiques sur la modernité expliquée à ceux qui peinent à entrer dedans.

La question est vraiment à prendre au premier degré, vraiment : le sarcasme et l’ironie qui se développent dans les espaces numériques comme de la mousse verte sur la surface d’un yogourt oublié dans un frigo pourraient-ils finalement sauver l’humanité contre les dérives liberticides et les tentations de surveillance citoyenne induites par les univers numériques ? Les profiteurs de cette surveillance le croient très sérieusement, et cherchent du coup des façons d’y remédier.

On comprend. Dans un monde où le commentaire social s’est démocratisé et multiplié sous l’impulsion des Twitter, Facebook, Google + et consorts, l’art du message moqueur, railleur avec ses tonalités mordantes ne s’est jamais aussi bien porté qu’aujourd’hui. Et cela n’est pas une antiphrase.


L’actualité « politico-corruptionnelle » des derniers mois au Québec n’est pas arrivée à nous convaincre du contraire. Elle a attisé un florilège de ces fragments d’ironie lâchés dans la nature par des anonymes ou trublions dont le niveau d’irritation face au présent a motivé un changement de degré dans leur humour. On en prend un au hasard : « Questionné sur son avenir, a écrit un comique la semaine dernière sur un réseau social, Vaillancourt dit qu’il envisage plusieurs options, dont rire dans sa grosse maison jusqu’à la fin de sa vie ». Tout est là.


La campagne électorale américaine, avec son climat bipolaire, n’a pas fait mieux en matière de sarcasme 2.0, après la défaite de Mitt Romney mardi soir dernier, bien sûr, mais aussi le jour où Clint Eastwood a décidé de parler à une chaise vide sur laquelle un Obama invisible était censé être assis. Ça s’est passé en août lors d’une messe du clan républicain. #malaise, comme on dit sur Twitter.


Exprimer l’inverse de ce qu’on veut dire, pour rire, exagérer, passer par la litote ou l’hyperbole pour commenter l’ici-maintenant : lorsque la socialisation se numérise, la route semble aller d’elle-même, sans doute parce qu’il y a là l’expression d’une intelligence qui témoigne de notre humanité et surtout qui nous distingue des machines utilisées pour cette nouvelle communication. Les internautes semblent d’ailleurs en raffoler, en faisant rayonner ce sarcasme. Le monde de l’informatique, de la recherche et de l’analyse des comportements dans ces nouveaux lieux d’échanges et de partage, lui, apprécie moins.


Le sarcasme est « un des plus gros problèmes de l’informatique », en ce moment, commentait il y a quelques jours Shrikanth Narayanan, spécialiste en linguistique et psychologie de l’Université de la Californie du Sud, dans les pages du Wall Street Journal. Et ce, parce qu’il est en train de fourvoyer les traqueurs de tendance, les analystes du présent qui s’écrit en réseau, les collecteurs de données à des fins commerciales, et surtout leurs machines incapables, dans ce tout complexe de sens, de distinguer le sens caché derrière un tweet, de mesurer le degré d’ironie dans un commentaire en apparence anodin, de sentir le décalage… À l’image d’un actuaire, d’un comptable ou d’un journaliste prisonnier d’une pensée binaire, quoi.


La chose était prévisible. L’ordinateur répond à des règles strictes. Ce n’est pas le cas du langage humain qui, lui, n’en a presque aucune, et encore plus quand il alimente la culture numérique. Du coup, la lecture au premier degré d’un commentaire élogieux sur Céline Dion, sur la propreté de la ville de Montréal, sur la subtilité de l’administration Harper ou sur l’intelligence d’une émission mettant en vedette des valises pleines d’argent, pour ne citer que cela, pourrait conduire à des quiproquos, à des erreurs, dont les annonceurs, les prospecteurs et autres spécialistes de l’influence, de la conviction et de la surveillance, qui rêvent de pénétrer la psyché du citoyen-consommateur numérique pour mieux lui conter fleurette, aimeraient bien pouvoir se passer.


Dans ce contexte, l’appui de grandes compagnies, comme IBM ou Warner Bros, accordé au travail d’un laboratoire de recherche, l’Annenberg Innovation Lab de l’USC en Californie, qui cherche ardemment les moyens - et surtout les algorithmes - à donner aux machines pour leur permettre de comprendre et de traduire le sarcasme, n’est pas étonnant. On souhaite d’ailleurs beaucoup de succès aux scientifiques impliqués dans cette quête. Avec un peu d’ironie.

 
 
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