Que le Québec soit maître d’œuvre en coopération internationale!
«Depuis l’arrivée des conservateurs, il n’y a plus de dialogue possible»
Une coopérative d’épargne et de crédit mutuel des pêcheurs artisans de Guinée, Mecrepag, a été créée par le Centre d’étude et de coopération internationale (CECI) et Entraide universitaire mondiale du Canada (EUMC).
Rapatrier au Québec les impôts dédiés à l’aide internationale et créer une agence québécoise de développement international : l’idée est non seulement dans l’air, elle est aussi revendiquée. Tour d’horizon d’un débat qui anime actuellement les organismes de coopération internationale (OCI).
La proposition d’un rapatriement de l’aide internationale vers le Québec séduit, depuis peu, dans un milieu jusqu’ici exclu des débats fédéraux-provinciaux. Louise Beaudoin a d’abord jeté un pavé dans la mare en suggérant cette solution dans le magazine L’actualité, puis dans une lettre ouverte publiée dans Le Devoir. « Je n’ai fait que refléter les inquiétudes de l’Association des organismes de coopération internationale (AQOCI) et des OCI », défend-elle en entrevue téléphonique. C’est après que plusieurs organismes du milieu l’eurent alertée au sujet de leur situation, lorsqu’elle était porte-parole de l’opposition officielle en matière de relations internationales, qu’elle a lancé cette piste de solution.
Le principe : rapatrier 800 millions de dollars, soit la part estimée des impôts payés par les Québécois et dédiée à l’aide internationale, puis créer une agence de développement international qui leur serait propre. La somme à rapatrier sera l’objet de discussions, nuance l’AQOCI, qui affirme que la valeur réelle de cette enveloppe varie de 600 à 800 millions de dollars selon les calculs. L’enveloppe canadienne consacrée à l’aide au développement avoisine actuellement cinq milliards, dont environ 3,5 milliards sont dédiés à l’ACDI.
L’idée a fait boule de neige. À l’issue d’une assemblée générale spéciale, tenue le 17 février dernier, l’AQOCI en a fait l’une de ses positions officielles. « Quand j’ai ramené l’idée au conseil d’administration, je pensais que les gens allaient être un peu plus sur leurs gardes, parce que, tout de même, on est financé par le fédéral », explique Gervais l’Heureux, directeur général de l’AQOCI. Mais cette revendication a reçu l’appui de la vaste majorité des membres.
Réagir et… agir!
« Cela nous permet de ne pas être qu’en réaction contre les orientations de l’ACDI », indique Michèle Asselin, coordonnatrice du Centre international de solidarité ouvrière (CISO). Enthousiaste, elle demeure consciente de l’imposante tâche à accomplir et s’arme de patience. Alors qu’elle œuvrait au sein de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), elle s’est activement mobilisée pour le rapatriement de l’assurance parentale. « Ç’a pris 10 ans de travail acharné », se rappelle-t-elle.
« On pense qu’il y a urgence. Maintenant, ce sont des choses qui se préparent », admet M. L’Heureux. Il reconnaît avoir eu à mieux expliquer le concept à certains organismes pancanadiens membres de l’AQOCI, mais il ajoute que ceux-ci ont été réceptifs. Mme Asselin, présidente de la FFQ de 2003 à 2009, y voit une occasion de définir de nouveaux rapports, comme le mouvement des femmes l’a fait auparavant. « Ce qu’on a tenté et qu’on a réussi à établir, c’est d’avoir, au sein du mouvement des femmes canadien, un rapport de nation à nation, compare-t-elle. Je sais que c’est possible. »
Incidences politiques
Puis, lors de l’assemblée générale de l’AQOCI, le 15 juin dernier, M. L’Heureux assure qu’il n’a « pas entendu d’opposition sur l’idée de s’inscrire dans les élections provinciales avec la demande de rapatriement ». En août dernier, l’AQOCI a invité tous les partis politiques à prendre position sur cette question. Les trois partis souverainistes, soit le Parti québécois, Québec solidaire et Option nationale, se sont prononcés en sa faveur. Le Parti libéral du Québec a plutôt manifesté son intention de consolider les démarches entreprises, alors que la Coalition avenir Québec (CAQ) a insisté sur le fait qu’elle souhaitait renforcer l’autonomie du Québec sans entrer dans des chicanes constitutionnelles.
Or, justement, Louise Beaudoin argue qu’il n’y a rien dans la Constitution canadienne qui empêcherait le Québec d’accaparer cette responsabilité. De plus, souligne-t-elle, l’exemple belge démontre qu’il est possible de s’organiser de cette façon dans une fédération. La Flandre possède sa propre agence dans le domaine : la Flemish International Cooperation Agency (FICA). N’empêche, elle concède que ce dossier possède une résonance symbolique plus difficile à faire avaler au gouvernement fédéral, car cette démarche renforcerait la place du Québec dans les relations internationales.
Déséquilibre canadien
Mais cette solution découle surtout d’une grogne envers les nouvelles politiques du gouvernement Harper, qui semblent négliger la place du Québec dans sa stratégie d’aide au développement. À la suite du dévoilement des résultats des derniers appels de propositions de l’ACDI, l’AQOCI s’est plainte que seulement 11 % du financement avait été accordé à ses organismes membres, alors que le Québec représente près de 23 % de la population du pays. M. L’Heureux s’inquiète de voir que les politiques actuelles frappent sévèrement les OCI basées à Saguenay, Trois-Rivières, Sherbrooke ou Joliette. « C’est ça aussi la particularité de la solidarité au Québec. Ce n’est pas qu’à Montréal que les choses se passent », dit M. L’Heureux.
François Audet, directeur exécutif de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire (OCCAH), a épluché les rapports comptables de plus de 250 OCI entre 2001 et 2010. Cette période précède le virage drastique de l’ACDI, où elle a adopté une approche plus compétitive axée sur les appels de propositions. N’empêche, il a déjà constaté deux tendances lourdes. Premièrement, le financement des ONG séculaires s’est maintenu, alors que celui des organismes confessionnels, voire prosélytes, a bondi. Deuxièmement, si le financement des ONG de l’Est canadien s’est maintenu, celui des ONG de l’Ouest a explosé d’environ 40 %.
« Il y a clairement une différence idéologique, à tout le moins dans le financement, qui peut expliquer cette volonté de vouloir créer une organisation du genre ici », observe M. Audet. Par contre, il se montre très critique envers cette proposition. Il prévient que les sommes rapatriées risquent d’être « diluées » dans la bureaucratie à ériger, car la nouvelle structure devra mettre en place une administration adéquate pour éviter la corruption et développer les partenariats à l’étranger, ainsi qu’un mécanisme de suivi et d’évaluation, actuellement assuré par l’ACDI.
« Dans une perspective de politiques publiques, je pense qu’on s’éloignerait de la tendance mondiale. » Il s’appuie sur les discussions internationales qui ont mené à la Déclaration de Paris, dont les conclusions invitaient les bailleurs de fonds et les États donateurs à consolider ce qui existe déjà et à éviter « d’égrener, de saupoudrer, de diviser. L’expérience, depuis la Deuxième Guerre mondiale, démontre clairement que plus c’est éparpillé, moins l’aide est efficace », explique M. Audet. D’après lui, il faudrait plutôt faire pression pour que l’ACDI change ses politiques.
« Depuis l’arrivée des conservateurs, il n’y a plus de dialogue possible », déplore par contre Michèle Asselin. Elle assure ne pas jeter l’éponge pour autant au sujet de l’ACDI. « Ça ne veut pas dire que l’agence québécoise n’aurait aucun lien avec l’ACDI. On ne va pas faire une tranchée ». Reste que, actuellement, il y a un fossé entre les orientations de l’ACDI, comme celle d’un rapprochement avec les minières privées, et les pratiques promues par les ONG québécoises.
« Il y a un modèle québécois à inventer là, insiste Louise Beaudoin. Je pense qu’il y a une façon de se concerter, à la fois avec l’AQOCI et les partenaires du Sud, pour élaborer une nouvelle vision du développement et une nouvelle façon d’atteindre les Objectifs du millénaire. »
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