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    Radio Radio

    «C’est la coming to America/Bienvenue aux immigrants/Ça c’est pour la world tune/Ça c’est yinque un cartoon »

    Les lecteurs les plus perspicaces auront reconnu les paroles d’une chanson du groupe acadien Radio Radio qui remportait lundi le Félix de l’album hip-hop de l’année. Depuis l’été dernier, je dois vous avouer que ce groupe, qui n’est pas sans talent, exerce sur moi une fascination malsaine. Est-ce cette musique lascive souvent jazzée, ou cette déconstruction totale de la langue ? En fait, on pourrait se demander s’il s’agit encore d’un langage. Les spécialistes des langues mortes nous l’apprendront peut-être un jour.


    Toujours est-il qu’il m’arrive d’imaginer que ces chansons que l’on entend même en France représentent l’avenir de la langue française au Canada. Je n’aurais jamais pensé cela il y a quelques années à peine. Mais chaque fois que je débarque à Dorval et que j’entends de jeunes Québécois passer de l’anglais au français avec la même jubilation perverse, je me dis que ce créole pourrait représenter l’avenir du français chez nous.


    C’est à Radio Radio que j’ai pensé en prenant connaissance des statistiques publiées mercredi sur le déclin confirmé du français dans la grande région de Montréal. Je n’entrerai pas dans le débat statistique sur le verre à moitié plein ou à moitié vide. Convenons que nous assistons à la désintégration lente mais certaine de la seule et unique matrice que possède le Québec pour intégrer les 50 000 immigrants qui y débarquent chaque année. Et cela à une époque où l’intégration des immigrants est plus laborieuse partout dans le monde.


    Au-delà de ce constat, on reconnaîtra évidemment que le bouillon linguistique montréalais est complexe. Ce qui permet d’ailleurs à nos éditorialistes d’invoquer cette même complexité pour envoyer promener ceux qui s’inquiètent. À l’époque des émeutes de Saint-Léonard, dans les années soixante, certains immigrants refusaient carrément d’apprendre le français. Ils revendiquaient le droit de s’intégrer au plus vite à la majorité anglophone. Ce n’est plus possible. L’apprentissage du français est maintenant obligatoire. Mais, même si certains s’en satisfont, il serait faux d’en déduire que le fait de parler français implique que l’on ne s’intégrera pas à la culture anglophone.


    Nous avons tous cru que la loi 101 fabriquerait des Québécois de culture française. En fait, elle a fabriqué en bonne partie des Canadiens bilingues. Au Québec, l’anglicisation est un processus insidieux qui passe d’abord par la bilinguisation intégrale des nouveaux arrivants. On pourrait parler d’une sorte d'« acadianisation » dont Radio Radio nous offre un exemple extrême. Or, ces Canadiens bilingues, enfants de la loi 101, s’intègrent au moins pour moitié à la culture anglo-américaine. C’est ce que montrait une des rares études sur les allophones fréquentant le cégep anglais, publiée en 2010 par l’Institut de recherche sur le français (IRFA).


    Faut-il se réjouir du simple fait que les nouveaux venus sont capables de parler français en faisant mine d’oublier qu’ils ont probablement déjà basculé du côté de la culture majoritaire ? Il suffit d’entrer dans un commerce montréalais pour constater que, si le bilinguisme est de rigueur pour servir les clients, l’anglais reprend souvent ses droits dès que ces derniers sont partis. Aurions-nous sous-estimé la force d’attraction de la culture anglo-américaine ? À moins que nous mesurions mal l’effort exigé de ces immigrants, qui, après avoir tiré un trait sur leur famille et leur culture, devraient en plus s’intégrer à… une minorité nationale ! On comprendra que ceux qui considèrent les Québécois comme de simples Canadiens parlant français haussent les épaules. Les autres ont raison de s’inquiéter.


    Quand j’entends Radio Radio et que je découvre les statistiques sur le français à Montréal, j’ai l’étrange impression de remonter dans le temps. Je revois l’entrevue qu’accordait Jack Kerouac à Fernand Seguin en 1967. L’écrivain exprimait la détresse profonde d’un homme devenu un maître de la littérature américaine, mais qui baragouinait sa langue maternelle comme on traîne une plaie qui ne veut pas se cicatriser. Quand j’entends Radio Radio, je pense à la grande Antonine Maillet, dont tout l’effort aura consisté, malgré et avec le chiac, à faire valoir l’universalité de la langue française, alors que Radio Radio se complaît dans la sous-langue d’êtres handicapés en voie d’assimilation. Quand j’entends Radio Radio, je pense à l’ancien ministre français de l’Éducation, Alain Peyrefitte, qui, revenant du Québec au début des années soixante, avait conclu que si rien n’était fait à Montréal, le français était menacé de créolisation.


    Back to the future, nous voilà de retour à cette époque… la mondialisation en plus ! Quand j’écoute Radio Radio, j’entends les rats qui quittent le navire, pressés qu’ils sont de sombrer dans le globish ambiant pour enfin tout oublier. Les rappeurs de Radio Radio ne s’y trompent d’ailleurs pas, lorsqu’ils abandonnent soudainement le créole pour clamer, enfin libérés du français : « Free to be me ! » (*)


    (*) Libre d’être moi-même.













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