Action citoyenne et contexte politique - Vers un retour de l’action citoyenne
Le mouvement étudiant des mois derniers rappelle les luttes du passé
Plusieurs fois, durant le printemps dernier, des journalistes ont demandé à Francis Dupuis-Déri s’il était étonné par l’énergie du mouvement étudiant. Il avait alors simplement le goût de répondre : « Comment se fait-il que, depuis 30 ans, il n’y ait pas eu plus de mouvements combatifs qui ont réagi aux reculs dans les politiques sociales ? », confie-t-il d’emblée au Devoir.
Bien que de nombreuses personnes soient demeurées mobilisées sur plusieurs fronts dans un moindre éclat, les groupes socialement défavorisés en ont pris pour leur rhume durant les dernières décennies, jusqu’à subir, sous le gouvernement Harper, d’importants reculs en ce qui concerne leurs droits et leur accès à des ressources. « Depuis une trentaine d’années, la droite est au pouvoir et les forces sociales dites progressives sont en position de repli et en position défensive. Les luttes d’aujourd’hui s’inscrivent dans ce contexte général. Évidemment, les milieux communautaires sont bien placés pour savoir que ça va mal. »
Eux-mêmes accusent le coup. Plusieurs, dont des groupes de femmes et des organisations de coopération internationale, ont vu leur financement fédéral s’interrompre. Tout porte à croire que des motifs idéologiques se cachent derrière ce couperet, compte tenu des positions adoptées par les organismes touchés.
« C’est une attaque directe contre l’autonomie politique des groupes. Cela joue sur la stratégie. Il y en a qui se disent : “ Tant pis, on vivra sans subvention et on va quand même faire de la défense des droits. ” Mais on peut imaginer légitimement que d’autres groupes se disent : “ Zut. On va être plus discret pour ne pas se faire taper dessus. ” »
Radicalisation
M. Dupuis-Déri affiche, par contre, son espoir de voir « une sorte de radicalisation avec une montée de colère des groupes qui se sentent lésés ». De plus en plus, on parle de désobéissance civile au sein des organismes communautaires, assure-t-il. Le 16 février dernier, le blocage de la tour de la Bourse par la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics, dont font partie plusieurs réseaux et organismes communautaires, lui en apparaît comme une manifestation.
« C’est un renouveau, observe-t-il. Les groupes se rendent compte que c’est beau les pétitions, les vigiles et les bannières, mais peut-être qu’il faut perturber un peu l’ordre des choses. »
Un retour aux sources, en quelque sorte. Car, après tout, l’essentiel du milieu communautaire, outre les organismes caritatifs issus de groupes religieux, tire son origine des années 1960 et 1970 et « d’un mouvement qui était lié à des manifestations, à des mobilisations de la rue, à des contestations, à la désobéissance civile, etc. Dans les années 1980-1990, ils se sont calmés parce qu’ils ont eu des acquis, des salaires, des subventions, une reconnaissance juridique, mais aussi parce qu’on leur a demandé d’offrir des services principalement. Et là, avec ça, venaient toute une bureaucratisation et un encadrement qui faisaient qu’ils étaient moins turbulents. Mais je pense que ça revient. En tout cas, chez certaines personnes, il y a une volonté que ça revienne. La grève étudiante peut être une source d’inspiration à ce niveau-là. »
Plusieurs acteurs du milieu se posent d’ailleurs la question : est-ce que la grève étudiante influencera ou nourrira l’action communautaire ? Tenter de répondre à cette question, c’est tomber un peu dans la « science-fiction », prévient M. Dupuis-Déri. N’empêche, il rappelle les parcours professionnels observés par le passé chez les acteurs du mouvement étudiant.
Les personnes à la tête des fédérations étudiantes ont souvent poursuivi leur engagement dans la politique partisane, tandis que, fréquemment, les activistes, qui ont oeuvré au sein des mouvements étudiants plus radicaux, se sont engagés par la suite dans le milieu communautaire.
Sensibilisation
De plus, une frange de la nouvelle génération a été sensibilisée au fait que la démocratie ne se réduit pas à voter tous les quatre ans et elle a baigné intensivement dans la démocratie directe et participative. M. Dupuis-Déri soutient que, « malgré le fait que c’était systématiquement critiqué comme processus de décision, elle a montré que cela fonctionnait de prendre des décisions, de se mobiliser et d’adopter collectivement des stratégies ». Or l’axe démocratique est l’une des bases fondamentales de l’action communautaire. Ce volet de sa mission est un peu négligé dans certains groupes depuis la professionnalisation du milieu et la pression de plus en plus importante de la demande en services.
Il ne faut pas jeter la pierre aux gens engagés dans la première ligne, prévient M. Dupuis-Déri. « La misère, ça n’arrête pas la fin de semaine. Et les gens sont pauvres du matin au soir. Et la nuit aussi. » Il s’avère donc complexe d’à la fois répondre à l’urgence et de s’assurer que ce ne soient pas seulement les salariés et les intervenants qui se mobilisent.
Contrairement aux mouvements syndical et étudiant, qui représentent des personnes relativement intégrées « au système économique », le milieu communautaire s’articule autour des gens les plus exclus et les plus marginalisés de la société.
« Beaucoup de gens qui vivent dans des conditions précaires ou difficiles ont une intelligence politique. Ils sont conscients qu’il y a des problèmes dans la société québécoise, indique-t-il. Mais, après ça, le problème, c’est : est-ce que les gens ont conscience qu’ils peuvent avoir un impact sur leur réalité sociale ? C’est ça, le grand défi. Plus on est dans une situation difficile, plus on est marginalisé, plus on est exclu, moins on a d’espoir de pouvoir agir sur son environnement et sur la société. Et ce n’est pas simplement une illusion, un désespoir ou une ignorance, c’est une réalité sociale. […] Le travail du milieu communautaire, en partie, c’est d’essayer de faire prendre conscience aux gens que leurs problèmes ne sont pas seulement individuels, mais aussi collectifs. Et que les solutions sont aussi, sans doute, collectives, au-delà du service individuel qu’il faut leur donner. La solution collective, elle passe par des mobilisations sociales. Et les groupes que, moi, je connais, ils en font. Mais c’est plus difficile que de se présenter dans une assemblée générale étudiante à l’UQAM et de dire : “ Allons vers la grève générale. ” »
En matière de participation citoyenne, il souligne qu’il ne faut pas mettre les différents mouvements en concurrence. « J’ai tendance à dire que, d’un point de vue politique, il est tout à fait important et même essentiel que, en tant que citoyen, tout le monde s’engage politiquement. Mais, après ça, d’un point de vue plus psychologique, je considère que c’est important que les gens ne soient pas forcés […] et donc qu’ils trouvent, selon leurs sensibilités, leurs expériences, leurs préoccupations et leurs priorités, l’endroit où ils veulent s’engager. »
Et le milieu communautaire est tout indiqué pour répondre à certaines d’entre elles.
L’importance de l’action citoyenne et communautaire dans le contexte politique actuel, un groupe-conférence, le lundi 22 octobre, à 19 heures, au Café Campus.
Collaborateur









