Responsabilité sociale - Et dire qu’Enron avait un code d’éthique de 60 pages...
Dans leurs travaux de recherche portant sur la responsabilité sociale des professionnels, Jeanne Simard, professeure au Département de sciences économiques et administratives de l’UQAC, et Marc-André Morency, sociologue, ont insisté sur le décalage entre les différents systèmes normatifs qui encadrent les pratiques professionnelles : le droit, la déontologie et l’éthique. Chacun doté de son code, de ses normes et de son système de valeurs, ces trois domaines se croisent mais ne se recoupent pas.
Les exemples peuvent être multipliés à l’infini. On rappellera entre autres que la société Enron disposait d’un code d’éthique de 60 pages, qui n’a pourtant su imposer un comportement moral à ses acteurs. Des questions à la limite de la légalité, de la déontologie et de l’éthique se posent ainsi différemment d’une profession à l’autre, qu’il s’agisse des médecins, des avocats, des ingénieurs ou des gestionnaires.
Pour répondre à la question de la responsabilité sociale, Jeanne Simard et Marc-André Morency insistent sur l’importance de l’éthique personnelle, dans la mesure où les choix individuels éclairés peuvent aisément emboîter le pas à des lois qui passent parfois difficilement les frontières ou à des codes de déontologie qui concernent généralement davantage les aspects techniques de la profession que ses impacts sociaux et humains.
Selon les deux chercheurs, le profond respect des valeurs humaines ne s’apprend pas par le biais des lois, aussi rigoureuses soient-elles, et agir de manière responsable envers la société implique beaucoup plus que le respect du code de déontologie d’une pratique professionnelle. De ce fait, dans notre société marquée par la mondialisation, le poids des décisions individuelles est amené à avoir une importance croissante dans la responsabilité sociale.
Du geste et de l’acte
Pour allier le geste professionnel à un véritable sens de la responsabilité sociale, Jeanne Simard insiste sur l’importance de s’ouvrir à l’ensemble des conséquences possibles. « Il existe une différence entre le geste professionnel et l’acte professionnel : l’un est d’ordre technique, l’autre est un don de soi. Il s’agit d’aller vers l’autre, au-delà de la simple relation à la clientèle, de s’ouvrir sur l’environnement, le social, le familial ou la santé », avance-t-elle.
La notion-clé de cette ouverture réside, selon elle, dans l’idée de développement, mais en prenant soin de s’écarter d’une vision du développement axée sur le profit, les acquisitions matérielles, la croissance du PIB ou des revenus, communément admise. Le véritable développement, au contraire, doit intégrer d’autres paramètres, comme l’équité et l’environnement, et chercher à améliorer la collectivité. « Les professionnels doivent avoir conscience du développement collectif et pas seulement posséder une habileté technique », renchérit Marc-André Morency.
En tenant compte de l’ensemble des paramètres sociaux, les professionnels doivent occuper, selon les chercheurs, une place centrale dans l’orientation réflexive de la société et jouer un rôle de premier plan dans la dynamique du développement collectif. Marc-André Morency insiste ainsi sur la nécessité de « devenir des agents de changement, d’animer des forums, de créer des liens entre les groupes sociaux et de favoriser le dialogue ».
Et intégrer la responsabilité sociale au fondement de la pratique des professionnels de demain passe inévitablement, soutient Jeanne Simard, par les bancs d’école. Le « sous-développement moral », que souligne la chercheuse, est un vide qu’il faut combler à travers la formation.
À l’Université du Québec à Chicoutimi, elle enseigne ainsi la responsabilité juridique et la déontologie à de futurs financiers, gestionnaires de projet, économistes, administrateurs et comptables, entre autres. « Les professionnels sont bien formés pour des gestes techniques, mais ils ne le sont pas autant en matière de réflexion appliquée. Nous leur apprenons à réfléchir de manière pratique aux conséquences de leur travail et de leurs interventions sur l’ensemble de la société. Nous voulons qu’ils aient un niveau de conscience supérieure à la moyenne des citoyens. »
Comment enseigne-t-on la responsabilité sociale ? Tout d’abord en insérant dans l’étude d’une discipline l’ensemble des paramètres et des conséquences possibles d’un geste professionnel donné. Être un bon gestionnaire, par exemple, ne doit pas se réduire à faire de bons placements et à gagner de l’argent, mais plutôt à tenir compte de la réalité qui entoure chaque transaction et des conséquences possibles, qu’il s’agisse de réalités humaines, sociales ou écologiques.
Jeanne Simard donne par exemple un cours sur la complexité. « Il s’agit de montrer aux étudiants la complexité des situations auxquelles ils devront faire face quand ils seront sur le marché du travail. Il faut leur proposer une réflexion complète sur les enjeux de société pour qu’ils prennent des décisions éclairées et pour que, en posant un geste professionnel, ils puissent prendre en considération les dimensions juridiques, sociales et humaines. »
Pluridisciplinarité
L’un des impératifs de cette approche est la multidisciplinarité. Pour s’adapter à la société moderne et trouver des solutions aux problèmes complexes, il faut éviter, insiste Jeanne Simard, que les professionnels s’enferment dans le domaine d’une pratique professionnelle ou d’une technique. « Il faut sortir de nos silos disciplinaires », insiste-t-elle. Et c’est précisément le mandat du Laboratoire de recherche et d’intervention en gouvernance des organisations, dont Jeanne Simard est la responsable : ce laboratoire s’attaque à la question de la gouvernance en adoptant une approche pluridisciplinaire.
Et si les programmes qui touchent aux questions de la responsabilité sociale des professionnels et des entreprises prolifèrent dans les universités québécoises, la réaction des étudiants semble être au rendez-vous. « Depuis cinq ans, j’ai constaté une prise de conscience de mes étudiants », note Jeanne Simard. Un mouvement qui n’est pas étranger, selon Marc-André Morency, à la nouvelle donne sociétale qui a émergé de la dernière crise économique : « Les étudiants en sciences économiques sont au coeur de la tourmente. Il existe un mouvement et une évolution importante vers la pratique réflexive au Québec. »
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