Le bâtonnier et la société québécoise - Le Barreau entame une réflexion en profondeur
«Les gens n’acceptent plus, comme auparavant, l’autorité des avocats sans rien dire ni rien comprendre»
La multiplication des sources d’information concernant le monde juridique amène un nombre croissant de citoyens à vouloir se défendre eux-mêmes lorsqu’ils doivent se présenter devant les tribunaux. Une situation qui a obligé le Barreau du Québec à entamer une réflexion en profondeur sur ses méthodes de travail et à développer de nouveaux outils pour aider les nouveaux apprentis avocats.
« En droit familial, ce sont jusqu’à 40 % des gens qui se représentent seuls, constate le bâtonnier du Québec, Nicolas Plourde. Au début, nous avions de la difficulté à nous expliquer ce phénomène. Nous nous sommes réveillés et questionnés sur les raisons de cette désaffection. Cela nous a amenés à mieux comprendre ce qui se passait dans la population, plus particulièrement dans le secteur des services juridiques, et à constater cette volonté en émergence du client de tout contrôler dans son dossier. »
Certains mettent de l’avant les coûts astronomiques que peut représenter l’embauche d’un avocat, ce qui expliquerait, en partie, l’intérêt de plusieurs à prendre leur dossier juridique en main. Mais, pour Nicolas Plourde, le phénomène va bien au-delà de l’aspect pécuniaire. C’est, selon lui, une question de valeurs.
« C’est ce qu’on appelle l’empowerment. Les citoyens veulent faire partie de la solution. Ils n’acceptent plus, comme auparavant, l’autorité des avocats sans rien dire ni rien comprendre. […] Nous ne pouvons plus dire comme auparavant : “ Laisse-moi ton dossier, je m’en occupe ”. Les clients, désormais, veulent être associés à toutes les étapes du dossier, quand ils ne veulent pas tout simplement s’en occuper eux-mêmes. »
Les nouvelles technologies, qui donnent accès à une quantité infinie d’informations de nature juridique, de même que les télé-réalités et d’autres séries mettant en scène le monde de la justice ne sont, par ailleurs, sans doute pas étrangères au phénomène, constate le bâtonnier et associé du cabinet Heenan Blaikie. « Les gens ont l’impression qu’ils peuvent tout faire eux-mêmes. Même du côté médical, il y a de plus en plus de gens qui vont dans Internet pour tenter de se diagnostiquer eux-mêmes. S’ils sont prêts à se diagnostiquer eux-mêmes, il est évident qu’ils vont vouloir s’occuper eux-mêmes de leur situation juridique. »
Pour faire face à cette nouvelle réalité, le Barreau du Québec a commencé à publier des guides pour aider les citoyens à se défendre eux-mêmes. L’organisme tente également d’organiser des services d’avocat de garde pour aider les quidams qui se représentent seuls. Sans oublier les services à la carte, qui gagnent en popularité depuis deux ans. Ce compromis est une solution mise de l’avant par plusieurs avocats qui, plutôt que de prendre tout le dossier en main, offrent à leur client de traiter une partie du dossier à prix forfaitaire.
La tarification à l’heure, très ancrée dans la culture juridique, est également sujette à un certain nombre de questionnements au sein de la profession, et ce, même si le Barreau n’a pas encore tenu de grand chantier sur le sujet. Le bâtonnier, dont le mandat a débuté en juin dernier, constate que ce mode de rémunération est souvent rejeté par les clients qui demandent une rémunération forfaitaire prédéterminée. Mais, à ce sujet, il constate qu’il y a encore beaucoup de réticence de la part de ses collègues. « On commence à en discuter et, éventuellement, il faudra une réflexion en profondeur, mais c’est progressif. »
Féminisation
L’autre aspect qui nécessite un réajustement de la part des bureaux d’avocats, c’est la féminisation de la profession. De plus en plus, constate le bâtonnier, la famille prend une place prépondérante, et ce, pour tous les jeunes avocats, quel que soit le sexe. « L’époque où le travail passait avant la famille n’existe plus. La famille est importante, et c’est ce que nous constatons dans nos nouvelles cohortes d’avocats et d’avocates qui sortent de l’école du Barreau. »
Nicolas Plourde concède qu’il y a eu de la résistance au sein des bureaux d’avocats, qui tentent désormais de faire preuve de plus de flexibilité. Mais la première réaction des bureaux d’avocats, soutient-il, a été de répondre par la négative à ces demandes de congé parental prolongé et de semaine de quatre jours.
Le retour des valeurs familiales change complètement la dynamique dans les bureaux d’avocats. Il faut dire que, jusqu’à tout récemment, les avocats, dans leur grande majorité, suivaient un parcours unique en matière de cheminement de carrière. Ils s’échinaient pendant dix ans au sein d’un bureau d’avocats dans le but de devenir associés. Or même ce modèle est déconstruit avec l’arrivée des nouvelles générations sur le marché du travail.
« Plusieurs jeunes ne veulent plus devenir associés, ils ne veulent plus être obligés de s’astreindre à tous ces sacrifices sur le plan familial. […] Ça nécessite, pour les bureaux d’avocats, de changer des modèles qui existent depuis longtemps. »
Enfin, l’avocat constate un retour en force de la médiation et de la conciliation, particulièrement en matière de droit familial. Cette popularité nouvelle s’inscrit, selon lui, dans la volonté du citoyen d’exercer un plus grand contrôle sur sa situation juridique. « Depuis cinq ans, ça se développe énormément, constate Nicolas Plourde. Les gens veulent éviter d’aller devant les tribunaux et essayent de régler leurs problèmes eux-mêmes. »
Pour lui, tout cela rejoint une réalité qu’il dénonce depuis longtemps, soit le fait que la justice est « l’enfant pauvre de notre société ». Il parle d’un « décrochage judiciaire » qui nécessite, selon lui, la tenue d’états généraux pour faire le point.
Au cours de son mandat de bâtonnier, il se donne l’objectif d’achever la mise en oeuvre de la nouvelle gouvernance instaurée au Barreau du Québec. Il mise sur « une plus grande présence du bâtonnier dans l’espace public afin de remettre la justice à l’ordre du jour ». Il entend « continuer de se battre pour une meilleure accessibilité à la justice » et la protection du public.
Enfin, constate Nicolas Plourde, le Barreau ne peut faire abstraction des nouvelles technologies, une réflexion qui a été abordée par son prédécesseur. « Le sujet est vaste : clés numériques, cloud-computing, signification par courriel, dépôt électronique, greffe virtuel. […] Le Barreau du Québec devra se positionner rapidement. »
Collaboratrice







