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    «Nous sommes tous responsables» de l’attentat du Métropolis

    Pauline Marois, entraînée hors de la scène lors de son discours de victoire au Métropolis, le 4 septembre.
    Photo: La Presse canadienne (photo) Paul Chiasson Pauline Marois, entraînée hors de la scène lors de son discours de victoire au Métropolis, le 4 septembre.
    L’attentat du soir des élections - un mort, un blessé, un tir de carabine Ceska Zbrojovka, tout le Québec encore en état de choc - est, on le sait, un geste décalé. Un acte de psychose, qui visait un symbole - la Première ministre ? les Francophones ? les Souverainistes ? une Femme de pouvoir ? - plutôt qu’une cible singulière. On veut le voir, ce geste, comme le cas isolé et fêlé d’un électron libre. Imprévisible. Incontrôlable. Pour Nicolas Lévesque, philosophe, psychologue et psychanalyste, au contraire, « nous sommes tous responsables ».

    «C’est tellement facile de se déresponsabiliser en disant que ce geste est juste une psychose biologique », estime Nicolas Lévesque. « Ceux qui souffrent de psychose lisent tout en terme de symboles : les Français, les Anglais, les Femmes, les Hommes, par exemple, sans être capables de voir la personne singulière en arrière de cette image, puisqu’ils ont souvent été eux-mêmes des enfants réduits à des symboles par leurs parents. Il ne faut jamais laisser les représentations se figer. Et c’est ce qu’on a fait ces dernières années au Québec. On a arrêté de penser. On a fermé la chaîne culturelle de Radio-Canada. On a remplacé les débats sur nos enjeux et nos valeurs supérieures par des guerres de symboles, où on se lance une image figée par-dessus l’autre. »

    Pour le psychologue, les réactions violentes à l’attentat vues dans les médias, traditionnels ou sociaux, contre les anglophones, les francophones, les souverainistes ou les fédéralistes, tiennent de la même faillite de la pensée. « On réagit de façon symbolique et manichéenne : la pire réponse à des symboles déconnectés du réel, c’est d’utiliser des symboles déconnectés du réel. Le vrai débat anglo-franco ne peut pas être aussi clivé », analyse celui qui a aussi signé en 2005 Le deuil impossible nécessaire. Essai sur la perte, la trace et la culture.


    Lévesque poursuit, persiste et va plus loin : « Le psy qui parle en moi est certain que le délire de cet homme n’aurait pas pris cette forme-là si le Québec était une société où on pouvait vraiment discuter. Nous sommes tous responsables : les intellectuels qui n’osent prendre leur place, les médias qui ont abandonné les idées, les gouvernements, les universités, les Québécois qui n’osent plus discuter à table. »

     

    Des idées désincarnées


    Un peu fort ? Le Québec, estime Nicolas Lévesque, a réduit ses enjeux à des symboles. Il a simplifié ses idées jusqu’à les désincarner. La laïcité, conception républicaine complexe qui veut voir la séparation de l’Église et l’État, s’est réduite à une engueulade sur la présence du crucifix à l’Assemblée nationale. Les problématiques du multiculturalisme sont raccourcies au port du voile ou du kirpan.


    La commission Bouchard-Taylor, qui aurait dû être le point de départ d’un grand débat national, en a plutôt été le point final. « On s’est dit qu’il y avait des arriérés au Québec comme ailleurs, et on a tabletté le rapport. » Basta. Et le référendum ? Réduit à une phrase sur « le vote ethnique et l’argent » devenue traumatisme collectif. Démonisé depuis. « On se retrouve avec des symboles comme les Québécois, les Souverainistes, les Étudiants, les Terroristes, la Laïcité. Il faut remettre ces symboles en rapport avec le réel, et le réel bouge, il est vivant : les souverainistes, comme les femmes ou les étudiants, ne sont plus les mêmes maintenant qu’il y a cinquante ou dix ans. »


    Les technologies de la communication nous permettent d’être plus informés que jamais. Et le mot débat se retrouve pourtant sur toutes les ondes. Ce ne serait pas assez ? « Les gens associent la pensée aux débats avec Richard Martineau, aux radios poubelles, aux tables rondes à la 110 %, à Stéphane Gendron ou Mario Dumont : autant de débats qui s’en tiennent aux dichotomies, qui n’utilisent que des symboles et bombardent sans fin une image arrêtée sur une autre. Alors que penser, c’est être en mouvement par rapport à ses propres représentations du monde. Ça vient avec des hésitations, des doutes, des nuances, des essais, des erreurs même. Ce n’est pas une guerre d’images comme au débat des chefs. Est-ce que les politiciens, d’ailleurs, ne devraient pas être ceux qui se laissent ébranler par le peuple et par le réel plutôt que de chercher toujours à imposer leur réalité au plus grand nombre ? », demande celui qui vient de rééditer, aux éditions Nota bene, […] Teen Spirit. Essai sur notre époque, sous un nouveau titre évocateur : Le Québec vers l’âge adulte.

     

    Un moment charnière


    La pensée, pour Nicolas Lévesque, doit suivre les mutations du tissu social. Maintenant plus que jamais. « Le mouvement, c’est aussi la perte et le deuil. La rue, ce printemps, était un mouvement réel que Jean Charest a nié, à coups de Casseurs, de Violence, de Montréal vs les Régions, de Gauche, emprisonnant tout ça dans un symbole : les Jeunes. Certains ne veulent pas savoir que la jeunesse est en train de changer le Québec. Que le Québec va changer. Souvent, quand il y a un mouvement social, il y a un acte terroriste psychotique qui arrive. » Les femmes commencent à prendre plus de place ? Polytechnique, rappelle le psy-philosophe. Les souverainistes avancent ? FLQ. Ou Lortie. Des gestes décalés, oui, mais à des moments précis et charnières. « Dès qu’il y a un vrai mouvement social, il y a malheureusement, trop souvent, une réponse de quelqu’un qui refuse que son image bouge. Il faut être capable de perdre pour avancer. »


    Que faire, alors, quand on se retrouve collectivement devant le Tueur contre les Souverainistes ? Devant le Fou ? L’Anglo ? « Il faut faire bouger les symboles, les mélanger, les penser, les mettre en mouvement, casser les images figées et les clichés, admettre la nouveauté, se rappeler qu’il n’y a pas de Bons et de Méchants. » Avec toute l’imagination et la créativité que l’exercice exige. « On cherche tout de suite à comprendre. Alors qu’il faut d’abord penser. »

    Pauline Marois, entraînée hors de la scène lors de son discours de victoire au Métropolis, le 4 septembre. Richard Henry Bain, l’auteur présumé de la fusillade, à son arrivée au palais de justice pour sa comparution jeudi. Le Métropolis évacué à la suite des événements.












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