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#chroniquefd - La modernité expliquée à sa mère (4)

On peut le voir comme ça et c’est encore plus drôle : depuis plusieurs années, la numérisation des rapports sociaux rend presque quotidiennement, et malgré elle, un hommage étonnant à l’écrivain Raymond Queneau et à son roman le plus célèbre, Exercices de style paru en 1947. Comment ? En érigeant en phénomène culturel la déclinaison d’une même histoire, d’une capsule publicitaire, d’une photo, d’un mot-clic…

La chose porte même un nom - on appelle ça un « mème », croisement entre gène et mimesis qui veut dire imitation en grec - et mérite qu’on se penche un peu dessus pour comprendre qu’elle n’est pas toujours aussi désintéressée qu’elle n’y paraît.


Air du temps, le mème, ce mimétisme culturel défini en 1976 par Richard Dawkins dans son livre The Selfish Gene (Le gène égoïste), peut être appréhendé en regardant Jean Charest.


Preuve : quelques semaines avant le déclenchement des élections et en pleΩin coeur des #manifsencours, comme on disait alors sur Twitter, l’homme et son parti dévoilent une publicité à saveur franchement électorale intitulée Faire le choix de la responsabilité. En une minute, sur fond blanc, tout en chemise et cravate, le PM y justifie sa fermeté, parle de ses responsabilités, des décisions difficiles et du fait qu’il ne cherche pas à remporter un concours de popularité. Et bien sûr, sur Internet, il vient de tendre un bâton pour se faire battre, comme dirait l’autre.


Dans les jours qui suivent, des dizaines d’internautes s’approprient la capsule pour détourner le plan de communication libéral et surtout pour faire part du résultat à la terre entière par l’entremise de YouTube et des réseaux sociaux.


Il suffit de taper « Jean Charest » et « parodie » dans un moteur de recherche spécialisé en vidéo pour prendre la mesure du phénomène : devant le même fond blanc, l’homme y livre le même message, mais ici sur fond de musique du film Le Parrain, là avec un carré rouge accroché à la chemise ou encore en donnant l’impression d’être ivre, en étant caricaturé en Dieu, en Darth Vader, avec des sous-titres ajoutés exposant le fond de sa pensée ou encore en prenant la place de Big Brother dans la célèbre scène du marteau fracassant l’écran du film 1984. Ces mèmes ont été vus par des milliers de personnes à ce jour.


Bref, Jean Charest s’est fait un peu « Starwarskider », en référence à ce garçon de Trois-Rivières qui, en 2003, a posé au Québec, contre sa volonté, les bases de ces exercices de style en format 2.0. Souvenir : une vidéo le montrant en train de combattre un ennemi invisible en imitant les méchants de Star Wars avait déclenché l’apparition d’une série de mèmes sur la Toile. L’absurde de la scène y était reproduit et parodié faisant de celui qu’on a alors baptisé le Star Wars Kid une star instantanée.


L’accès facilité aux outils de production et de création, tout comme l’envie de divertir son auditoire numérique pour se faire remarquer dans le bruit ambiant donne des ailes aux mèmes qui servent à rire et parfois à nuire. Ils peuvent aussi être utilisés, en raison de leurs caractères ludique et du coup épidémique, à des fins de marketing pour faire mousser la popularité d’un produit, d’un service ou encore d’une chanson, comme en témoigne encore aujourd’hui la Canadienne Carly Rae Jepsen. Elle est passée de candidate même pas gagnante à l’émission Canadian Idol à phénomène international avec une chanson au refrain plus qu’intrusif et surtout une série de mèmes dont plusieurs sont pour le moins étonnant.


Sa chanson Call Me Maybe - appelle-moi peut-être - sortie en 2011 a pris véritablement son envol au printemps dernier après avoir été présentée sur le canal YouTube de son ami Justin Bieber, l’aimant à midinettes, mais surtout après avoir fait l’objet d’un nombre incroyable de déclinaisons qui se sont répandues un peu partout dans les interstices de la socialisation numériques. La chanson y est interprétée par des centaines d’anonymes, cherchant leur minute de gloire en ligne en se frottant à ce que la science appelle un ver d’oreille, mais également par Batman, une brochette de chiens et de chats - deux espèces qui stimulent les mèmes en format numérique - ou encore par Barack Obama, en personne, dans un collage sonore qui, à ce jour, a été visionné par plus de 22 millions d’individus sur la planète. C’est dix fois moins toutefois que l’original chanté par Carly et présenté sur YouTube par Bieber.


Et bien sûr pour pousser l’hommage à son paroxysme, on attend désormais qu’une version soit servie aux internautes, interprétée par un quidam au long cou portant un chapeau mou avec une tresse, dans un autobus ou devant la gare Saint-Lazare… de 99 façons différentes, s’entend.

 

Sur Twitter : @FabienDeglise

 
 
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