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Sept milliards d’humains - Le dernier habitant du Villaret

André Chavoutier dans son petit hameau, en Savoie
Photo : Roger Chavoutier André Chavoutier dans son petit hameau, en Savoie
Nous sommes désormais sept milliards sur Terre. Partout les humains se ressemblent, ils apportent leur petite pierre au monde et composent le chant de notre humanité. Notre collaboratrice Monique Durand propose cet été une série de rencontres survenues au cours de ses voyages, ici et ailleurs. Aujourd’hui, monsieur André Chavoutier, du Villaret.

Je lui avais apporté une tarte aux fraises, là-haut dans sa montagne. À lui, monsieur Chavoutier, homme vieux, homme seul, dernier de son espèce. Là-haut au Villaret, lieu-dit perdu dans la haute vallée de la Tarentaise, en Savoie, dans les Alpes françaises. Rien à voir avec l’autre Savoie, plutôt huppée, celle des skieurs. Rien à voir avec les Megève et autres Chamonix cossus.


Pour arriver jusque chez lui, dans ce minuscule hameau perché à 1500 mètres d’altitude, il faut aller au bout d’une longue route en lacets, monter et monter encore en longeant d’un côté la paroi rocheuse, de l’autre, le gouffre. Victimes de vertige s’abstenir. Ou alors oser. Parce que c’est si beau, si extraordinairement étrange. Paysages qui nous sont, nous de la plaine, des collines et du fleuve, si étrangers. Le bout du monde.


Il y a toutes sortes de bouts du monde. En altitude, au désert ou en mer. D’errance, d’ennui ou d’exil. Ou de dépaysement radical qui laisse sans mot, ébloui, abasourdi, incrédule ou sous le choc. Les bouts du monde sont d’abord des états d’âme. Et n’appartiennent qu’à celle ou à celui qui croit les atteindre.


Dans les bouts du monde, le temps est différent. Plus lent et empreint d’une certaine gravité, on dirait. Moins friable entre les doigts, plus facile à saisir. Peut-être le temps s’arrête-t-il un peu dans les bouts du monde ?


Il faut des jours, des semaines, parfois, pour s’acclimater à la vie dans les hauteurs, pour laisser s’insinuer en soi un esprit des lieux d’une telle puissance. En haut, on ne pense plus tout à fait comme en bas. Est-ce la raison pour laquelle, depuis des siècles, les moines ont choisi les cimes plutôt que le bord des mers impétueuses ou le fond des vallées encaissées ?


Parfois, certains bouts du monde n’en sont plus. Parce que trop d’humains les foulent en même temps. Par exemple, quand les touristes en colonies s’amènent et que leurs autocars à étages, plus rutilants et high-tech les uns que les autres, se garent dans des stationnements attenants, plus grands que ceux des Walmart. Mais peut-on leur en vouloir de souhaiter fouler la beauté même et un coin d’éternité ? Peut-être faudrait-il marcher dans les bouts du monde seulement à l’aurore, quand le soleil se réveille et que les humains dorment encore, pour les voir tels qu’en eux-mêmes, dans la quiétude et le silence.


Reste qu’ils se raréfient, les bouts du monde. Même la cime d’entre les cimes, l’Everest, est envahie d’alpinistes de fins de semaine, accompagnés de sherpas pour porter leurs sacs à dos et leurs bonbonnes d’oxygène, et les empêcher de trop s’enhardir et de se rompre le cou.


Dans sa haute montagne, monsieur Chavoutier, lui, n’est pas au bout du monde. Non. C’est là qu’il a passé sa vie. À s’occuper de ses vaches. À les mener d’un alpage à l’autre, béret sur le chef. Et un bâton à la main, dont il use doucement sur l’arrière-train d’une bête s’écartant un peu du droit chemin, mais aussi par précaution contre les vipères : son bâton avertit du passage imminent de… ses deux pieds.

 

Paysages encaissés


Sa bouche émet une sorte d’ahanement que seules ses bêtes comprennent. Dans une journée, monsieur Chavoutier parle davantage à son troupeau qu’à ses semblables.


De toute façon, il ne parle pas beaucoup, monsieur Chavoutier. Il vit tout seul au Villaret. Les autres habitants sont partis au fil des ans. Il s’est retrouvé un bon jour l’unique habitant du hameau. Ses voisins ont migré dans des villes, n’en pouvant plus de l’isolement, des dangers d’avalanches, des bêtes mangées par les loups et du temps trop long. Monsieur Chavoutier, lui, n’a jamais trouvé le temps trop long au Villaret. « La vie a fui comme une ombre », aime-t-il à dire.


Un peu plus bas que chez lui, des amants de bouts du monde sont venus retaper un hameau abandonné. Ils l’ont reconstruit comme il était, y réintroduisant l’eau et l’électricité. Monsieur Chavoutier n’en revient pas de la vie que les nouveaux venus insufflent. Ils s’y installent l’été, parfois aussi à Noël et à Pâques. Ils font griller des andouillettes sur le feu, qu’ils arrosent de vins savoyards dont ils ont fait la découverte, mondeuse, roussette, abymes.


Les nouveaux arrivants vont lui rendre visite de temps à autre. Alors il les invite à boire un p’tit coup de génépi, l’alcool du cru. Il dépose une énorme bouteille en terre cuite et de tout petits verres sur sa table, en tassant ses affaires. Depuis que sa femme n’y est plus, sa cuisine est un capharnaüm et sa table, un fourbi.


Quand monsieur Chavoutier prend une gorgée de génépi, ses joues s’empourprent. Celles de ses hôtes aussi. Son élixir doit bien titrer ses 45 degrés d’alcool. Le génépi est une plante qui ne pousse que dans les hauteurs, près des glaciers. « Comme moi », fait-il, moqueur. Monsieur Chavoutier n’est pas un exubérant. Il ne rit pas beaucoup. Ses yeux sont toujours mouillés. On dirait qu’ils pleurent tout seuls.


Il a trouvé sa femme pendue dans la grange. Un 26 février. Il s’en allait soigner ses bêtes. Avant qu’il ne passe la porte, elle lui a dit : « Je t’aimerai toujours. » Puis elle a griffonné un mot : « Je suis à la grange. » C’est là qu’il l’a découverte. « Je criais, je criais. Seulement les corbeaux me répondaient. Ah, là, là… », soupire-t-il. « Pour moi, les journées étaient trop courtes. Pour elle, trop longues. »


On l’entend venir de loin, le vieil homme, à cause des clochettes au cou des animaux. Mais aussi à cause de l’écho qui se répercute dans ces paysages encaissés. Sans le voir, on sait qu’il est là, qu’il se rapproche. Il peut parfois marcher dix kilomètres dans la montagne, le corps courbé vers la terre, sous le poids d’une vie et celui des rations de foin qu’il a si souvent portées à ses animaux.


La nuit n’est pas loin quand il revient au Villaret. Il rentre le troupeau dans l’enclos. Puis il voit la lune se lever sur les grands déserts de glace du massif de la Vanoise. Elle éclaire les aiguilles, les gorges, les abysses, les combes, les corniches. Et puis, comme chaque soir, monsieur Chavoutier tire les volets sur tous ces monstres. Et s’endort en même temps que le jour.


« À chaque génération qui disparaît, c’est un peu du monde qui sombre. » Laurent Gaudé, Les oliviers du négus.


***

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