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Sept milliards d’humains - Le dernier des Terre-Neuvas de Saint-Suliac

Quatrième texte d'une série

Aimé Lefeuvre, coiffé de son éternelle casquette de marin.
Photo : Anette Tudoret Aimé Lefeuvre, coiffé de son éternelle casquette de marin.
Nous sommes désormais sept milliards sur la Terre. Partout les humains se ressemblent, ils apportent leur petite pierre au monde et composent le chant de notre humanité. Notre collaboratrice Monique Durand propose cet été une série de rencontres survenues au cours de ses voyages, ici et ailleurs. Aujourd’hui, Aimé, le Terre-Neuva de la Bretagne.

Les images que je garde du littoral de Terre-Neuve sont lunaires. Juste du sable et de la pierre moussue battus par la mer, des arbres nains couchés les uns sur les autres, tournés face contre le sol, comme enlacés pour se protéger du fouet de la houle. Et des baies immenses qui entrent profondément dans la chair de la terre et mettent les bateaux et les hommes à l’abri de la férocité du grand large. Depuis toujours, les pêcheurs sont captivés par les côtes de cette île qui n’est que mer.


J’y suis allée pour retrouver la trace des Terre-Neuvas sur cette partie de la côte ouest de Terre-Neuve que l’on a appelée le French Shore, résultat des tractations entre la France et l’Angleterre après la défaite de Québec en 1763 : les Français concédaient la Nouvelle-France, mais conservaient les droits de pêcher et de sécher la morue sur une portion du littoral terre-neuvien, avec interdiction de s’y établir. J’espérais pouvoir découvrir des empreintes, des réminiscences de ces milliers d’hommes partis de la France pour aller pêcher sur les fameux bancs. Bancs, peut-être parce qu’on pouvait presque s’y asseoir tellement les morues innombrables s’y tenaient compactes et serrées. La pêche miraculeuse ? C’était à Terre-Neuve.


Je rêvais de pouvoir saisir ne serait-ce qu’un parfum lointain de ces générations de Martin, Magnan, Desjardins, venues tendre leurs lignes autour de l’île immense. Mais surtout quelque chose de cet Aimé Lefeuvre, « le dernier des Terre-Neuvas de Saint-Suliac », aimait-il à dire de lui-même, lui qui m’avait parlé avec une telle fièvre de ce qui fut sa vie pendant des lustres. Je voulais voir, de mes yeux vue, son île aux trésors poissonneux, objet de sa fascination devenue la mienne.


Les Terre-Neuvas hissaient leurs voiles vers l’Amérique en mars et rentraient chez eux tard en automne, ayant parfois oublié la couleur des marguerites et le nom de leurs enfants. Ces transhumances, qui vidaient de leurs hommes les villages de la Bretagne et de la Normandie surtout, atteignirent des sommets, comme en 1830, où 12 000 Français fréquentèrent les bancs. Ou comme en 1912, où 146 navires morutiers mirent le cap à Saint-Malo vers les « terres neuves ».


Aimé m’avait reçue dans sa maison de pierre noyée sous les buissons de roses. Il habite l’un des plus beaux villages de la France, Saint-Suliac, près de Saint-Malo, où la Rance serpente mollement et va se jeter dans la Manche au milieu des champs de choux verts et d’artichauts.


Chaque printemps, après avoir fleuri la Vierge de Grinfollet qui allait le protéger des naufrages, Aimé quittait Saint-Suliac et sa Bretagne à bord d’un trois-mâts pour aller battre les eaux terre-neuviennes. Il abandonnait le bourg de pierre et les champs de culture pour les mers éblouies et les journées de labeur interminables avec ses « compagnons de misère », disait-il, compagnons aux doigts sciés par le froid et les lignes de fond, qui urinaient dans leurs mains pour leur redonner un peu de souplesse.


Arrivés sur les bancs avoisinant Terre-Neuve, chaque jour, à l’aurore, les hommes s’éloignaient du trois-mâts dans des doris, petites embarcations à fond plat avec lesquelles ils allaient tendre de longues lignes appâtées. Autant dire des fétus de paille lâchés sur l’océan. Puis, en fin de journée, les dorissiers retournaient sur les flots lever la précieuse manne, qui faisait les beaux jours des armateurs et tout juste de quoi vivre pour les familles des marins pêcheurs.


Je voulais voir ce qu’Aimé avait vu… ou juste deviné dans le lointain. Car la plupart des Terre-Neuvas ne virent jamais la mythique île qui fut au coeur de leur existence. Leurs prises étaient découpées et salées à bord, puis empilées dans la cale du trois-mâts jusqu’à ras bord. C’est ainsi qu’une fois le navire chargé de morues, l’équipage revenait en France sans jamais avoir mis le pied à Terre-Neuve.


Avec ses mains « larges comme des battoirs », disait-il en souriant, l’ancien marin avait déployé cartes marines et dessins de goélettes sur sa table de cuisine. Il avait aussi étalé des dizaines de feuilles de musique et de chants qui rythmaient le quotidien des Terre-Neuvas. Puis, avec sa voix cristalline restée celle d’un jeune homme, il avait chanté, à ma demande, le Cantique des Terre-Neuvas que, parfois, les équipages entonnaient dans les tempêtes et les blizzards, croyant leurs heures comptées. Après, nos voix s’étaient un peu brisées, la sienne et la mienne. Pour nous ébrouer de l’émotion, Aimé avait alors poussé un air gaillard que les forçats de la morue chantaient à tue-tête pour se donner du coeur au ventre.


Je suis allée à Terre-Neuve, fascinée par cette histoire des Terre-Neuvas à peu près méconnue de notre côté de l’Atlantique. J’ai imaginé Aimé pêchant autour de la péninsule de Port-au-Port, au sud-ouest de Terre-Neuve, là où subsiste encore aujourd’hui une petite poche de francophones, quelques centaines de personnes. Dans les années 1950, quelques vieux parlaient encore breton à Port-au-Port. J’ai aussi imaginé Aimé plus au nord, dans les eaux jouxtant la Point Riche, immense bras de terre qui s’avance dans la mer à partir du village de Port-au-Choix. J’ai songé qu’il avait pu apercevoir, dans l’épaisseur de la brume ou celle de la nuit, le balayage des feux du phare immense sis tout au bout de cette pointe, et qu’il s’était repu, rassuré, de ses longs rayons de lumière et d’espoir.


Des traces de Terre-Neuvas ? Un souffle ancien émanant d’eux à Terre-Neuve ? Peut-être seulement dans la consonance française des noms de lieux qui abondent sur le French Shore. Cape Anguille. Pistolet Bay. Great Brehat. Castors River. Benoits Cove. La Grand’Terre. Pointe aux Ancres. Et quelques rares patronymes couchés sur les épitaphes des cimetières. Étrange sensation que de fouler le grand corps de Terre-Neuve dont les extrémités sont françaises, mais où plus rien ne l’est des organes vitaux.


Il y eut, un matin, une marcheuse. Rencontrée au hasard. Tous les jours, m’a-t-elle raconté, elle marche des kilomètres sur la Point Riche. Pour humer la mer. Et la vie, en même temps que la mer. On dirait que son physique, alerte et sans âge, n’est pas en adéquation avec son visage ridé comme des labours. La marcheuse ne parle pas beaucoup. Elle regarde, ses yeux pareils à des longues-vues. Je lui demande son nom de famille : Cadet.

 

« Cadet, lui dis-je, vous avez des ancêtres français ? »

Elle n’est pas certaine de comprendre.

« French ancestors ? Breton ancestors ? »

« Yes ! I’m a Cadet by my father and a Cornic by my mother. »

 

La marcheuse a continué son chemin. Et moi, le mien. Celui d’Aimé s’est arrêté il y a quinze jours. Dans sa maison de Saint-Suliac sur Rance. Là où sa nièce a retrouvé une photo de lui, coiffé de son éternelle casquette de marin. Le dernier des Terre-Neuvas de Saint-Suliac s’est éteint doucement au milieu des buissons de roses.


***
 

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