Pensées d’eau douce
En chaloupant sur le Memphré
- « En examinant d’un œil attentif, d’un œil hypnotisé, les impuretés de l’eau, en interrogeant l’eau comme on interroge une conscience, on pourra espérer lire le destin d’un homme. »
- «La peine de l’eau est infinie.» — Gaston Bachelard, L’eau et les rêves
- Hey, papi ! J’ai vu de la bave de crapaud !
- Ce n’est pas de la bave de crapaud, c’est un bloom de cyanobactéries… On va s’éloigner pour aller pêcher.
- C’est quoi, un bloom, papi ?
- C’est une éclosion d’algues qui sont nocives et empêchent de boire l’eau ou de se baigner. On en trouve de plus en plus dans le lac. C’est toxique pour l’humain, les animaux et les poissons.
- Qu’est-ce qu’il a, notre lac, papi ?
- Il est malade. Bien malade. Les gens se consolent en se disant qu’il y en a des pires, comme si ça arrangeait quelque chose. Sur les 400 000 lacs québécois répertoriés, il y en a des milliers comme lui. En fait, je te dirais que nos lacs au Québec vont aussi mal que notre langue. Les deux sont très pollués.
Silence de pêche… le petit Dilan rame dans ses pensées.
- Est-ce que ça veut dire que le lac va mourir, comme notre langue ?
- Tous les lacs vont mourir, mon petit. Dans des milliers d’années, ce lac sera devenu une tourbière. Et notre langue… du folklore de livres d’histoire. Si les livres existent encore ! En attendant, c’est le réservoir d’eau potable de 170 000 personnes ; tout Magog et Sherbrooke en dépendent. On installe des filtres de plus en plus performants et coûteux pour pouvoir boire cette eau. Il y a 50 ans, on la buvait comme ça, avec une tasse, mais avec les fosses septiques qui se déversaient dans le lac, je ne m’y serais pas risqué… Par contre, il y a 15 ans, avant ta naissance, on voyait encore le fond de l’eau au bout du quai.
- Hein ? On voyait le fond ?
- Oui, l’eau n’a pas toujours été comme de la soupe au miso. Maintenant, on ne voit que des plantes aquatiques jusqu’à 20 mètres du bord et des algues vertes filamenteuses, du phosphore en bloc.
- Du phosphore ? C’est quoi ?
- Il y en a dans les savons, les engrais à pelouses ou ceux que les agriculteurs utilisent. Et ils se retrouvent à faire pousser les algues dans le lac.
- C’est la faute à qui ?
- À personne, c’est ça, la beauté des humains. Et donc, à tout le monde. Le laxisme est équitablement partagé, comme l’inconscience. Les États-Unis et le Canada, les municipalités du lac et des bassins versants — toutes les sources qui mènent au lac —, les élus et les citoyens, même les plaisanciers. 70 % du lac est en territoire québécois, le reste, aux États-Unis. C’est comme l’accord de Kyoto, mais en plus petit. Ils n’arrivent pas à le faire respecter.Les agriculteurs ont négocié trois mètres de bande riveraine alors qu’il en faudrait 30. Les propriétaires riverains refusent de passer à dix mètres — ils viennent de reculer à cinq à Magog — alors qu’il en faudrait au moins 15. Même les moines de l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac que tu vois là-bas ne sont pas en odeur de sainteté ; encore des voeux pieux ! C’est une municipalité autonome et une fromagerie ; ils n’ont pas dix mètres de bande riveraine. C’est pas avec leurs prières qu’on va sauver le lac.
- La bande riveraine, c’est le foin au bord de l’eau ?
- Oui, c’est ça, une zone tampon qui va absorber les polluants qui viennent des rives. Plus elle est diversifiée et plus il y a de racines, mieux c’est. Ça prend plus que du foin ! Ça prend des arbres.
- Mais pourquoi les gens ne veulent pas de bande riveraine ?
- Les riches préfèrent une belle vue plutôt qu’un lac en santé. S’ils ne sont pas prêts à payer un huard de plus pour des produits nettoyants sans phosphate, tu penses s’ils se fichent des vrais huards sur le lac. Les plaisanciers, ce n’est pas mieux, ils viennent ici pour une journée, utilisent du savon à vaisselle pour enfiler leurs skis sur l’eau, font des partys dans la baie jusqu’à 3 h du matin, allument des feux d’artifice - un cocktail de produits chimiques -, louent des bateaux et naviguent à toute vitesse, surtout le soir, quand les inspecteurs sont partis. Les vagues brassent les sédiments de phosphore dans le fond et ça aggrave le problème. Tout le monde est responsable et tout le monde pellette le problème dans la cour du voisin.
- Mais pourquoi on n’interdit pas les bateaux à moteur ?
- Parce que c’est payant. Y’a 4000 embarcations, du côté canadien seulement, et la moitié sont à moteur. Ça génère de l’argent pour les municipalités. Et on laisse même les bateaux qui ne sont pas conformes faire du bruit ; on n’applique pas le règlement. Les riverains vont finir par avoir une belle vue avec les fenêtres fermées ! L’autre problème est silencieux : ce sont les agriculteurs. Presque la moitié du phosphore vient de là. Ça non plus, ça ne se réglera pas. Encore une question de fric et de mauvaise foi. La cohérence, mon gars, c’est ce qui est le plus difficile à atteindre dans la vie.
Silence d’enfant qui réfléchit à l’avenir et de grand-père qui médite sur la bêtise de l’humanité.
- Papi, moi, je veux devenir ingénieur comme toi et biologiste comme papa. Comme ça, je vais inventer un produit qu’on va verser dans le lac pour le nettoyer.
- Ouais… Ça, c’est de la pensée magique, mon garçon. Tout le monde est dans le déni. Ils s’imaginent tous qu’on finira par trouver une pilule miracle. Même si on cessait toute contribution en phosphore dans le lac, les sédiments sont tels qu’on pourrait nourrir les plantes aquatiques jusqu’à ta mort. Ça fait 40 ans qu’on parle des engrais à pelouses aux gens, et il n’y a pas grand-chose qui change. Être vieux, ça sert au moins à ça, on a des points de référence…
- Est-ce que ça veut dire que mes enfants ne pourront pas se baigner dans le lac ?
- Probablement… Toi, tu auras connu ça, ce sera ta référence à toi. Déjà, on ferme la plage à Magog quelques jours par été. Et les cas de dermatite du baigneur sont de plus en plus nombreux. Tu te rappelles comme ça pique ?
- Ouiiiii, j’ai pas voulu me baigner pendant deux semaines après. J’avais trop peur de l’attraper encore.
- Écoute, Dilan, y’a pas mille façons de régler les choses dans la vie. Faut se battre pour ce à quoi on tient, sa langue, sa culture, l’eau. Oui, l’eau. Y’a pas de vie sans eau. Elle fait partie de l’ADN des Québécois et ils la tiennent pour acquise. En plus, le gouvernement Harper est en train de tout couper dans la recherche environnementale dans les milieux marins, au musée de la Biosphère, tout ce qui touche à la pollution du fleuve.
- Moi, je pense qu’on devrait leur faire boire l’eau du fleuve sans la nettoyer pour les punir.
- Tu parles ! Ils méritent juste ça. L’eau, c’est l’enjeu mondial de demain, de ton époque, et ça régresse. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle l’or bleu. Mais l’or est sale. Il n’est plus bleu. Y’en a qui portent le carré rouge, d’autres le carré vert. Moi, je te dis que le seul carré qui urge, mon p’tit gars, il est aussi bleu que le bleu de tes yeux. Ne ferme pas les yeux, Dilan, ce serait déjà beaucoup.
Mes remerciements pour leur précieuse collaboration au biologiste Dominic Bélanger, à l’étudiante en écologie internationale et biologiste Ariane Orjikh, patrouilleurs pour le MCI (Memphrémagog Conservation Inc.), à l’ingénieur en environnement François Bélanger, à la présidente du comité environnement de la MRC Memphrémagog et mairesse d’Austin, Lisette Maillé, à la présidente bénévole du MCI, Gisèle Lacasse, au conseiller municipal d’Austin et ex-député libéral d’Orford, Robert Benoit, au documentariste Pierre Brochu ainsi qu’à madame T, femme de ménage dans les propriétés autour du lac Memphrémagog.
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Noté les gestes bleus que la Fondation David Suzuki propose pour faire du ménage dans notre façon de faire le ménage tout en gardant nos cours d’eau propres. C’est valable pour le fleuve Saint-Laurent (45 % de la population s’y abreuve), les lacs, les rivières et les ruisseaux.
Mis les voiles jusqu’à la fin d’août. On se retrouve le 31, pour la rentrée… et les élections ? Bon vent, d’ici là.
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JoBlog
Nos lacs sous la surface
Il y a quatre ans, lorsque le producteur de films indépendant Pierre Brochu a décidé de faire un documentaire sur nos lacs, il a découvert des campings municipaux dont les fosses septiques se vidaient dans les lacs, des terrains de golf sans bandes riveraines, des politiciens sourds et des citoyens insouciants. Il a fait le tour de 100 lacs au Québec, de l’Estrie aux Laurentides, de la Gaspésie à l’Abitibi. Tous à l’agonie. « Ce sont devenus de grands parcs aquatiques, me dit-il, sur un ton résigné. Et faire du canot pour pêcher en se laissant dériver est une activité en voie de disparition. Y’a trop de vagues sur les lacs. On est loin de la Verchères de Clémence… »
Son film n’a pas fait tellement de vagues, lui : « Rien n’a changé. On laisse construire sur des terrains minuscules. Les bandes riveraines rétrécissent. C’est un désastre. Le Québec n’a plus de cathédrales, on a juste des lacs. Et on les a détruits. »
Dans tous les bons clubs vidéo et en vente sur le site.
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