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Nager pour survivre - Des enfants qui se surestiment dans l’eau

20 juillet 2012 | Raynald Hawkins - Directeur général de la Société de sauvetage | Actualités en société
Nager pour survivre n’est pas un cours de natation, mais plutôt un programme qui donne l’occasion d’acquérir les habiletés fondamentales de base permettant à un enfant de survivre à une chute inattendue dans l’eau.
Photo : Aaron Favila, Associated Press Nager pour survivre n’est pas un cours de natation, mais plutôt un programme qui donne l’occasion d’acquérir les habiletés fondamentales de base permettant à un enfant de survivre à une chute inattendue dans l’eau.

Le 11 juillet dernier paraissait dans Le Devoir une lettre d’opinion (« Formation en natation à l’école - Nage-t-on en plein délire ? ») signée par Luc Papineau et mettant en doute la pertinence et l’efficacité du programme Nager pour survivre, alléguant «certains faits peu connus du grand public». Je sens de mon devoir de rectifier quelques inexactitudes et de rétablir les faits.


D’abord, les statistiques : l’auteur de la lettre semble gravement banaliser l’importance réelle du phénomène de la noyade chez les enfants. Or, lorsque nous analysons les statistiques de l’Institut national de la santé publique et les données que nous avons recueillies lors de nos recherches au cours des 20 dernières années, nous sommes à même de conclure que pour cette période, plus de 3000 enfants ont été touchés par la noyade ou la quasi-noyade dans des piscines résidentielles. Nous comptons, pour chaque décès par noyade chez les enfants, quatre quasi-noyades, qui ne sont pas comptabilisées dans nos bilans annuels - de 7 à 20 % de ces enfants admis à l’hôpital devront vivre avec un déficit neurologique permanent ou décéderont des séquelles (Avis de santé publique sur la sécurité dans les piscines résidentielles et publiques au Québec, septembre 2006).


Nous ne pouvons donc pas aussi facilement, comme le fait M.Papineau, remettre en question l’impact du programme chez les jeunes victimes québécoises.


Il ne nous vient d’ailleurs pas non plus à l’esprit de contredire l’auteur lorsqu’il se taxe lui-même de « mauvaise foi intense » en disant que la Société de sauvetage inclut dans son bilan annuel des noyades qui ne sont que présumées : s’il nous avait contactés à ce sujet, il aurait appris que ce n’est que le coroner qui peut confirmer ou infirmer les circonstances d’une noyade - ce qui prend quelques mois. Nous tenons cependant à produire nous-mêmes un bilan mis à jour le plus rigoureusement possible, de manière à ce que le grand public québécois puisse suivre l’évolution du phénomène dans la province.

 

L’avis des coroners


Il est vrai que notre organisme à but non lucratif, dont la raison d’être est la prévention des noyades et des traumatismes associés à l’eau, insiste depuis longtemps pour que les écoles primaires offrent le programme Nager pour survivre dans leur cursus scolaire. Or, ce n’est pas à sa demande expresse que le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) a finalement choisi de faciliter son implantation dans les écoles québécoises : c’est plutôt à la demande, répétée depuis de nombreuses années, de différents coroners s’étant penchés sur le phénomène de la noyade.


Rappelons que le rôle du coroner est de chercher à comprendre les causes et les circonstances d’un décès, mais surtout à protéger les vivants en formulant des recommandations pour prévenir de semblables événements. C’est dans ce cadre que le programme Nager pour survivre a été fortement suggéré. Le très récent rapport d’enquête de Me Luc Malouin (avril 2012) est on ne peut plus clair à cet effet : « Lorsque l’on considère le nombre de décès qui surviennent au Québec par noyade et en tenant compte que l’on doit enseigner aux jeunes comment réagir dans le cas d’une chute à l’eau, il m’apparaît essentiel que des décisions soient rapidement prises au niveau gouvernemental pour protéger les jeunes du Québec. »


Le rapport d’enquête du Dr Jacques Ramsay, coroner (juin 2008), allait déjà dans la même direction, quatre ans plus tôt : « Il est hautement souhaitable que tous les enfants du Québec disposent d’une formation minimale qui leur permettrait de maîtriser les trois compétences jugées de base. Il s’agit d’abord de s’orienter dans l’eau après une entrée par roulade en eau profonde, de rester en surface pendant 60 secondes en nageant sur place et finalement, de nager de n’importe quelle manière sur 50 mètres pour pouvoir se mettre en sécurité. Cette formation est offerte dans le cadre du programme Nager pour survivre, qui peut s’enseigner avec seulement trois ou quatre sorties à la piscine. » Plusieurs coroners corroborent également ces recommandations : la Dre Nolet, Me Boissy, Me Rudel-Tessier, le Dr Lord et Me Kröstrom notamment.

 

Mission de l’école et (dé) responsabilisation des parents


Pour l’auteur de la lettre d’opinion, ces trois ou quatre sorties à la piscine en troisième année du primaire que constituent Nager pour survivre distrairaient l’école québécoise de ses objectifs fondamentaux. À cet égard, nous sommes plutôt sceptiques et entretenons un doute raisonnable - surtout lorsque dans son texte, l’auteur va jusqu’à comparer l’implantation de Nager pour survivre à ce que serait l’intégration de cours de conduite automobile en cinquième année du secondaire.


Comme le mentionnait lui-même M.Papineau, Nager pour survivre n’est pas un cours de natation et ne vise pas à le remplacer. Il s’agit simplement d’un programme qui donne l’occasion d’acquérir les habiletés fondamentales de base permettant de survivre à une chute inattendue dans l’eau - une première étape importante visant à se sentir en sécurité autour de l’eau. Nous croyons que Nager pour survivre peut faire toute la différence entre la vie et la mort lorsqu’une immersion soudaine et involontaire survient, ce qui représente le préambule de la grande majorité des noyades au Québec.


Nager pour survivre ne vise pas non plus à déresponsabiliser les parents, à les rendre moins vigilants. Au contraire. Lors des projets pilotes, la totalité des enfants disait être en mesure de réussir la norme Nager pour survivre : or, seulement un enfant sur cinq y arrivait réellement lors de la première séance, et ce, avec ou sans vêtement de flottaison individuel (VFI).


Les enfants surestiment habituellement beaucoup leurs capacités réelles en natation, ce qui constitue en soi un très grand facteur de risque. Au terme du programme, nous avons remarqué une amélioration non négligeable : 36 % réussissaient la norme sans VFI ; 43 % avec un VFI ; 21 % n’y parvenaient pas encore. Pour ceux qui échouaient la norme ainsi que pour leurs parents, ce constat n’est ni plus ni moins qu’un signal sans équivoque : l’enfant est fortement à risque de se noyer en situation de chute inattendue dans l’eau.


Que ces parents fassent suivre à leur garçon ou à leur fille un cours de natation, qu’ils restent vigilants aux abords de plans d’eau, que leur enfant évite les comportements téméraires - toutes ces mesures ne relèvent pas, on s’en doute, de la Société de sauvetage. Cependant, mieux prendre connaissance d’un risque permet aux individus de se responsabiliser plus efficacement pour le prévenir et de prendre les meilleures décisions possible pour eux-mêmes et pour leurs proches.


***
 

Raynald Hawkins - Directeur général de la Société de sauvetage

 
 
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