À l’ombre des carmélites, un avant-goût du Laos
En traversant le Plateau Mont-Royal vers le nord par l’avenue Henri-Julien, le voyageur en quête d’exotisme croisera surtout des rues à résonance québécoise, jusqu’à parvenir à l’anachronique monastère des carmélites, qui semble tout droit surgi de Nouvelle-France. Puis, immédiatement après, la patience du voyageur en quête d’exotisme sera enfin récompensée alors qu’il tombera sur la rue du Laos, petit tronçon reliant Henri-Julien à Saint-Denis.
Coincée entre l’enceinte en pierre taillée des carmélites et les rails du Canadian Pacific, la rue du Laos témoigne de la nouvelle modernité québécoise, déliée à la fois de son passé catholique et de l’industrialisme britannique. La rue du Laos a été nommée ainsi en 1989, à la demande de la Coopérative d’habitation Santisouk, « bonheur », en laotien, qui occupe la majeure partie de la rue.
La rue du Laos n’était qu’une ruelle anonyme jusqu’à ce qu’un groupe d’immigrants laotiens décide d’y ouvrir une coopérative d’habitation au milieu des années 1980. « En fait, [le terrain] était un ancien cimetière de voitures, c’était vraiment mal famé », racontent Mme Anouray Khammao, cofondatrice et actuelle vice-présidente de la coopérative, et M. Leck Savejvong, président de la coopérative.
Grande femme aux traits forts, Mme Khammao transpire la puissance tranquille de ces matriarches qui sont le pilier de leur communauté. L’objectif des fondateurs de la coopérative était de créer un espace d’accueil destiné principalement aux familles laotiennes nouvellement arrivées. « Quand on est arrivés en 1979, c’était difficile, le changement de langue, de culture », explique Mme Khammao. Elle précise aussitôt d’un ton nerveux : « On ne voulait pas créer un ghetto, mais un endroit où les familles se sentiraient en sécurité et qui faciliterait l’intégration. » Mme Khammao porte d’ailleurs fièrement son nom de jeune fille, signe d’une québécitude affranchie, et parle un français impeccable.
Un petit coin de pays
Le Laos est un pays qui longe le Vietnam, du Cambodge au sud jusqu’à la Chine au nord, accoté sur la Thaïlande et la Birmanie à l’ouest. Ancienne colonie française de 1893 à 1953, le pays connut plus de 30 ans de guerre civile avant de voir le parti communiste prendre le pouvoir en 1975. Dans les années qui suivirent, plusieurs sympathisants de l’ancien régime furent envoyés dans des camps de concentration. Une grande partie de l’élite décida alors de fuir vers l’Occident, notamment en France, aux États-Unis et au Canada.
Mme Khammao et M. Savejvong ont le regard de ceux qui ont beaucoup vécu. « On a demandé le changement de nom pour avoir notre petit coin de pays ici », avance M. Savejvong. Jusqu’au début des années 1990, il n’était pas possible pour les immigrants de retourner visiter le Laos. Le pays était complètement fermé au reste du monde. « C’était d’abord pour les enfants, pour qu’ils sachent qu’ils ont une origine », continue M. Savejvong.
« Et c’est le maire Doré qui nous l’a octroyé ! » ajoute fièrement Mme Khammao.
Le terrain de la coopérative s’appuie directement sur le mur nord du monastère des carmélites. Si l’enceinte escarpée du monastère évoque la tranquillité spirituelle, la cour de la coopérative laisse deviner une vie communautaire pétillante. Des enfants s’amusent en courant le long de framboisiers, quelques vieillards discutent et une femme s’affaire à réparer la table du jardin.
Bien que la coopérative accueille encore majoritairement des familles issues du Laos et des pays environnants, elle suit de près l’évolution du quartier. À l’époque de la désignation de la rue du Laos, le corridor longeant la voie ferrée était carrément désaffecté. « Ça fait 25 ans que la coopérative existe, le quartier a tellement changé », indique Mme Khammao.
Aujourd’hui, alors que ce secteur du Plateau Mont-Royal est de plus en plus prisé, Mme Khammao entrevoit la possibilité d’accueillir des familles québécoises : « Les enfants des immigrants travaillent et s’achètent leur propre logement ; la coopérative va changer, c’est sûr. »
Quand bien même la population immigrante délaisserait la coopérative, la rue du Laos sera toujours là pour faire rêver le voyageur qui souhaite vivre son petit bonheur en laotien au beau milieu de Montréal.








