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Formation en natation à l’école - Nage-t-on en plein délire?

11 juillet 2012 | Luc Papineau - L’Assomption | Actualités en société
Québec veut favoriser l’implantation du programme « Nager pour survivre » qui se veut davantage un apprentissage d’habilités pour assurer la survie de l’enfant en cas de chute imprévue dans l’eau qu’une réelle formation en natation.
Photo : Charles Slate, Associated Press Québec veut favoriser l’implantation du programme « Nager pour survivre » qui se veut davantage un apprentissage d’habilités pour assurer la survie de l’enfant en cas de chute imprévue dans l’eau qu’une réelle formation en natation.

Le ministère de l’Éducation du Québec a l’intention de faciliter l’implantation de la formation « Nager pour survivre » en troisième année du primaire dans toutes les écoles québécoises afin de réduire le nombre de noyades. On peut raisonnablement mettre en doute cette idée quand on se penche sur certains faits peu connus du grand public.

 

La mission de l’école ?


Tout d’abord, il est clair qu’en offrant cette formation, l’école s’éloigne de sa mission fondamentale qui est d’instruire, de socialiser et de qualifier. C’est le MELS lui-même qui reconnaît les risques de ce genre de dérives dans son énoncé de politique éducative Prendre le virage du succès - L’école, tout un programme.


L’école québécoise vit des moments difficiles. Elle tente de rattraper son retard en matière de réussite scolaire. Faut-il la distraire ainsi de ses objectifs fondamentaux ? Quelle sera la prochaine mission qu’on lui confiera ? La sécurité routière pour les jeunes cyclistes ? Les cours de conduite automobile ?


En instaurant cette formation, ne risque-t-on pas également de déresponsabiliser les parents et d’augmenter le risque de noyades pour la catégorie d’âge des jeunes enfants, les moins de neuf ans qui ne seraient pas couverts par cette mesure, par exemple ? Certains parents seront-ils tentés de penser que c’est l’école maintenant qui s’occupera de sensibiliser leurs enfants aux dangers reliés à l’eau et de leur montrer à nager ?


Si l’on regarde les statistiques, en ce qui concerne les individus de moins de 18 ans qui représentent moins de 13 % des noyades au Québec cette année, il s’agit dans les cinq cas d’enfants laissés sans surveillance par leurs parents, dont un qui s’est noyé dans son bain. Tous les jeunes qui se sont noyés cette année n’auraient même pas reçu cette formation à leur école puisqu’ils n’étaient pas d’âge scolaire.


Pour les années 2010 et 2011, c’est un peu plus du tiers des jeunes victimes de noyade qui n’auraient même pas suivi cette formation à cause de leur jeune âge.


On peut donc raisonnablement remettre en question l’impact de cette formation puisqu’elle ne tiendrait pas compte d’un pan important des jeunes victimes québécoises.

 

Une formation véritablement efficace ?


La formation « Nager pour survivre » a été créée par la Société de sauvetage, un organisme sans but lucratif qui vise à prévenir les noyades et les traumatismes associés à l’eau. Elle consiste en trois séances d’une heure donnée dans une piscine.


Les élèves seront alors amenés à pratiquer une entrée en culbute dans l’eau afin de se familiariser avec le phénomène de la désorientation vécue lorsqu’on tombe à l’eau accidentellement. Ils devront aussi tenter de se maintenir à la surface de l’eau pendant 60 secondes et nager sur une distance de 50 mètres dans une piscine. On comprend clairement qu’il ne s’agit pas de cours de natation, comme en ont parlé certains médias. 80 % des jeunes réussiraient à atteindre ces trois objectifs.


Cependant, si je me base sur la feuille d’évaluation du défi « Nager pour survivre » (www.snpn.ca/?p=39), on comprend qu’on pourrait réussir ces trois objectifs avec une veste de flottaison et qu’on ne tiendrait pas compte des refus de participer. Or, si l’on observe les statistiques quant aux noyades au Québec, on remarquera que, chez les moins de 18 ans, celles-ci sont surtout le fait de jeunes sans surveillance qui perdent la vie dans des lacs ou des rivières. On est loin du calme d’une piscine. Et d’une possible veste de flottaison.


Chez les plus de 18 ans, qui constituent plus de 80 % des noyades au Québec, en plus des limites liées à la formation « Nager pour survivre », on peut se demander quel impact réel aura celle-ci un jour si on regarde les statistiques. Dans la grande majorité des noyades au Québec, près du quart sont associées à des actes téméraires ou qui ne respectaient pas la réglementation nautique (dont porter une veste de flottaison). Parmi les autres cas, on retrouvait des causes pour lesquelles une formation plus complète n’aurait rien changé : malaises cardiaques, intoxication par l’alcool ou la drogue, écrasement d’avion…


Pour jouer à l’avocat du diable rempli de mauvaise foi intense, si je prends les noyades recensées au Québec, je me demande aussi à quoi servira cette formation quant aux cas que la Société de sauvetage inclut dans ses statistiques parce que ces personnes ont été retrouvées dans ou à proximité d’un cours d’eau et dont la cause du décès est pourtant inconnue.

 

De quel succès parle-t-on ?


Tous les intervenants favorables à cette formation ont mentionné qu’il s’agissait d’un succès. Mais de quel succès parle-t-on ? On cite l’exemple de l’Ontario, où cette formation est donnée aux jeunes sans pour autant nous indiquer à combien se chiffre la baisse des noyades survenues dans cette province. Parce qu’il faut bien qu’il y ait une diminution des noyades, non ?


Il serait donc intéressant qu’on nous expose les résultats concrets de ce programme à l’aide de données vérifiées et vérifiables. Cela me semble être un minimum quand on engage plus de 2 millions dans une formation de la sorte et qu’on entend la rendre obligatoire.

 

À propos de financement


Au cours des trois prochaines années, le MELS entend faciliter l’implantation de la formation « Nager pour survivre » en donnant un incitatif financier aux écoles qui choisiront d’offrir cette dernière. Par la suite, on songe à rendre cette formation carrément obligatoire.


Or, cet incitatif ne suffit pas à couvrir les coûts de ce programme. Alors que les écoles secondaires font déjà des compressions, quels services vont-elles devoir diminuer ou cesser de donner pour payer les coûts de cette formation ? La bibliothèque scolaire, la surveillance, le psychologue ?


En conclusion, tout le monde est pour la vertu et veut éviter des incidents regrettables. Cependant, non seulement le MELS va-t-il pelleter aux écoles une formation qui, à mon avis, ne relève pas de leur mission fondamentale et dont on peut mettre en doute l’efficacité, mais cela va avoir en plus pour effet de les amener à réduire les ressources qu’elles devraient consacrer à la réussite scolaire des élèves. On nage, sans jeu de mots, en plein délire.

***

Luc Papineau - L’Assomption

 
 
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