Libre-opinion - Le parcours sinueux de la caravane pro-vie
Ce groupe militant pro-vie, dont la base est située en Alberta, rejoint une partie de la population canadienne par son discours centré sur le droit à la vie des « enfants pré-nés ». Il nous semble donc important d’examiner de plus près ce mouvement, qui a une présence non négligeable au Canada.
Les stratégies privilégiées par le CCBR semblent davantage faire appel aux émotions qu’à la raison. Elles visent non seulement à mobiliser l’opinion publique, mais aussi à susciter un sentiment de culpabilité chez les femmes qui envisagent l’avortement et, ainsi, à les dissuader d’avoir recours à cette procédure. Le CCBR utilise également des analogies discordantes en associant, par exemple, l’avortement non seulement au meurtre, mais aussi au « génocide ».
Ces propos ont fait l’objet de conférences données par le cofondateur du CCBR, Jojo Ruba, qui va même jusqu’à comparer l’avortement au génocide rwandais et à l’Holocauste. En plus de mettre de l’avant les droits du foetus, ces stratégies encouragent une fascination morbide et engendrent une mauvaise compréhension du phénomène.
De plus, il est commun pour ces manifestants d’utiliser des stratégies d’intimidation et de harcèlement ; crier des injures, bloquer l’accès aux cliniques d’avortement et harceler les femmes avec des images chocs de foetus démembrés est des exemples de ces stratégies. Les militants de ce groupe disent tout de même avoir à coeur les meilleurs intérêts des femmes, mais en quoi ces actions aident-elles les femmes qui se présentent en clinique d’avortement ?
Par ailleurs, leur langage est a priori fondé sur la science moderne ; le nom de leur organisation laisse en effet entendre qu’il s’appuie sur de solides bases scientifiques. Par contre, la liste des donateurs ainsi que les biographies des employés du CCBR mettent davantage l’accent sur leurs affiliations religieuses. Leurs emprunts aux langages scientifique et médical se confondent avec leurs fondements religieux, qui ne font pas unanimité dans notre société.
À titre d’exemple, le CCBR fait allusion au syndrome post-avortement, un trouble de santé mentale dont souffriraient les femmes qui ont recours à une interruption de grossesse. Ce soi-disant syndrome n’est toutefois pas reconnu par quelque autorité médicale que ce soit ; néanmoins, il constituerait selon eux, une bonne raison pour interdire l’avortement - et même pour le faire au nom de la santé des femmes.
Les adhérents au mouvement pro-vie soutiennent le droit à la vie du foetus dans toutes les circonstances, mais nous devons nous interroger sur les conséquences de cette position. La question du viol, par exemple, revient souvent dans les débats portant sur l’avortement, et la position du CCBR est claire sur ce plan : surviendrait-il un viol, la vie du foetus devrait être protégée, car il ne devrait pas être une innocente victime dans ces circonstances. Alors que certains de leurs arguments sont centrés sur le bien-être de la femme, il semble que la primauté du foetus peut, dans des circonstances comme celles-ci, nuire à la femme et même compromettre sa santé et sa sécurité.
Aussi alarmants dans ce mouvement sont les liens étroits qui semblent exister entre le mouvement pro-vie et un certain nombre de députés conservateurs, comme en témoignent les projets de loi récents qui visent, directement ou indirectement, la criminalisation de l’avortement. Ainsi, ce sont souvent ces mêmes personnes qui prônent un désengagement de l’État dans des programmes sociaux. Toutefois, si le fait de mener toutes les grossesses à terme fait partie du projet de société de ce mouvement, il faudrait que la mise en place de programmes favorisant la famille et l’enfance se retrouve également au coeur de leurs préoccupations. Les coupes récentes dans les services sociaux semblent paradoxales eu égard à leur argumentaire pro-famille, pro-enfant, pro-vie.
Nous assistons aussi à un déséquilibre en termes de présence sur la scène publique. Alors que le CCBR et le mouvement pro-vie disposent de ressources importantes (provenant essentiellement de groupes religieux) afin de faire valoir leur opinion sur la question de l’avortement au Canada, les organismes de défense des droits des femmes et en faveur du libre choix voient leurs subventions réduites considérablement.
Dans le contexte politique canadien actuel, on peut émettre des hypothèses à savoir pourquoi ce mouvement n’a pas fait une percée plus importante au Québec. Notons l’absence du français dans la documentation du CCRB, ainsi que du Québec dans l’itinéraire de leur caravane. Assisterons-nous, au cours des prochaines années, à une montée similaire de ce mouvement au Québec, ou le Québec agira-t-il comme rempart contre cette attaque aux droits des femmes, dont le droit fondamental de choisir si elles veulent ou non poursuivre une grossesse ?
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Marie-Pier Rivest, Isabelle Côté et Simon Lapierre, Respectivement étudiantes à la maîtrise et professeur adjoint à l’École de service social de l’Université d’Ottawa








